Cinq ans dans une université de « banlieue »

Voilà c’est fait, je viens de finaliser mon inscription en Master 2 à l’Université d’Evry. J’aurais donc passé cinq ans, c’est à dire l’ensemble de mes années d’après bac dans cette université. Celles-ci ont été pour moi des années superbes de rencontres, d’acquisition et de partage de connaissances, grâce à des enseignant-e-s pour la plupart, dévoué-e-s et passionné-e-s. Mais ce fut surtout cinq années de formation et de combats, politiques et syndicaux. Si le « microcosme universitaire » est propice à la découverte de la chose politique, la confrontation à la réalité sociale, particulièrement cruelle dans une fac accueillant des étudiants issus de quartiers populaires, lui donne une autre dimension. C’est donc avec une certaine nostalgie que j’entamerais, à la rentrée, ma dernière année.

L’Université d’Evry, comme les autres universités de la banlieue parisienne, sont souvent décriées voire boudées par les futur-e-s étudiant-e-s. La raison première est la situation géographique jugée « défavorable » par rapport aux universités parisiennes, dont le prestige supposé fait fantasmer. Pour ces individus mal informés, ce n’est pas la situation géographique en soi qui pose problème, l’université « de banlieue » étant souvent bien plus proche du lieu d’habitation que son homologue parisienne, mais un recrutement catégorisé comme étant plus « social ». Elles apparaissent souvent, dans l’imaginaire collectif, comme un témoignage des carences du système scolaire, primaire et secondaire, dans sa mission de réduction des inégalités, dans la distribution du capital culturel, et subissent très souvent des taux de « décrochages » importants durant les premières années.  Cependant, ces taux de décrochages, certes beaucoup trop élevés, ne sont pas l’apanage des universités « de banlieue » mais sont à peu près identiques partout.

La deuxième raison qui pousse les lycéen-ne-s à bouder les facs comme Evry  est la recherche d’un certain « entre-soi », c’est à dire la volonté de se retrouver en cours avec des gens du même milieu social. Or l’université d’Evry est inversement un lieu de brassage culturel où les origines sociales et géographiques se mélangent. Cette situation est, à mon sens, ce qui fait la force de ce type d’institutions d’enseignement supérieur car permet aux étudiants une véritable ouverture sur la diversité du Monde et permet également la rencontre de gens dont on n’aurait pas eu spontanément l’occasion de le faire.

Malheureusement, cette mauvaise réputation, colportée par des ignorants, est relativement importante et beaucoup de futur-e-s étudiant-e-s choisissent l’université d’Evry par « dépit » (souvent parce qu’ils n’ont pas été pris « ailleurs »). Ces opinions infondées, à propos d’une supposée moindre qualité des enseignements dispensés dans les universités « de banlieue », sont le plus souvent l’œuvre d’individus n’y ayant jamais mis les pieds, la réalité étant complètement différente. Mon expérience d’étudiant à l’université d’Evry m’a fait découvrir des cours en petits groupes, un suivi personnalisé de chaque étudiant qui le souhaite et une solidarité très forte entre les étudiants. Nous sommes donc bien loin des « machines à transmettre du savoir » des grandes universités parisiennes où la norme est à l’amphi impersonnel de 600 personnes.

Néanmoins il est difficile d’être optimiste face à l’avenir. La LRU, aussi nommée « loi d’autonomie des universités », impose une concurrence territoriale entre celles-ci et risque à terme de faire disparaître les petites universités pluridisciplinaires comme Evry, au profit de « grands pôles » spécialisés dans des domaines particuliers, et « rentables » à court terme. Car « l’autonomie » de la LRU c’est avant tout un désengagement de l’Etat dans le financement, et une augmentation de la dépendance vis à vis des capitaux privés, pour lesquels la recherche n’est concevable que si elle est suivie d’applications directement utilisables sur le marché. Cette priorité donnée au privé impacte donc à la fois la recherche fondamentale et les filières universitaires non directement « profitables », particulièrement l’ensemble des « sciences humaines ». Cette logique de privatisation a des conséquences dramatiques sur les universités les plus populaires car ce sont elles les plus fragiles.

Une université comme celle d’Evry est une nécessité pour ce type de territoire particulier et notamment pour les classes populaires. Posons nous la question de savoir combien d’individus issus d’une classe sociale défavorisée irait jusqu’à Paris pour suivre des cours. Le nombre serait évidemment faible. Disposer d’institutions d’enseignement supérieur à coté de chez soi pousse à la démocratisation de celui-ci, et cela profite avant tout aux populations disposant de moins de capital culturel, économique et social. C’est donc une véritable mission de service public en faveur de la transmission des savoirs qui est mis en œuvre ici et c’est cette mission qu’il faut défendre corps et âmes, contre ceux qui veulent tout « marchandiser ». Mais la lutte doit également passer par les consciences : les facs « de banlieue » ne sont pas « moins bien que les autres » ce sont au contraire là où se profile la société de demain.

Enfin bref, j’ai étudié à l’université d’Evry avec beaucoup de bonheur et de fierté, j’y ai rencontré des amis et des camarades. J’espère finalement, qu’à la fin de cette dernière année de Master, j’aurais encore l’occasion d’y retourner, et pourquoi pas pour y enseigner …

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