(Re)faire la ville sur la ville

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N’en déplaise aux partisans de l’immobilisme en matière d’aménagement, et en particulier à ceux qui, sous couvert de vouloir protéger l’environnement, pensent avant tout à protéger leur propre cadre de vie ; aux plus prompts à se lever voire s’insurger, prenant comme prétexte le refus des « densités », pour ne pas à avoir à affirmer haut et fort qu’ils sont effrayés par l’idée d’avoir des « pauvres » à proximité de chez eux (la préservation de la valeur foncière est un vrai carburant à mobilisation) ; nous devons répondre à une pénurie grave de logements. Nous devons donc construire dense et nous devons construire en recherchant autant que possible la mixité sociale. Répondre à l’impératif conséquent de construction de logements (500 000 logements par an à construire sur l’ensemble du territoire national et 70 000 rien que dans la région parisienne), et d’équipements publics correspondants, nécessite de mettre en œuvre une stratégie planificatrice, reposant sur un volontarisme politique marqué afin d’éviter l’étalement urbain, véritable fléau qui est aujourd’hui la cause de la disparition d’un département en France tous les 7 ans et dont le rythme s’accélère continuellement. La reconversion des espaces en friches, abandonnés ou inutilisés, peut aujourd’hui permettre d’apporter une première solution à cet objectif sans avoir à recourir au grignotage de terres agricoles.

Au-delà de quelques opérations particulièrement mises en avant, véritables vitrines de communication pour les élu-e-s locaux et les pouvoirs publics : dans mon département, en Essonne, c’est notamment le cas du quartier Clause-Bois Badeau à Brétigny-sur-Orge, « éco-quartier » construit sur une ancienne friche agro-industrielle, où du quartier des Docks à Ris Orangis, réalisé sur une ancienne friche militaire et industrielle (en éjectant le squat artistique implanté depuis 30 ans dont il restera le clip de la chanson Mala Vida de la Mano Negra), il s’agit de recourir à plus grande échelle à cette forme d’urbanisation qui ne minéralise pas d’avantage les territoires. Il n’est donc pas question de bétonner « encore plus » mais de mettre en œuvre les moyens d’améliorer le « rendement urbain » des espaces existants, c’est-à-dire de les optimiser. Cela passe par des destructions et reconstructions mais ce n’est pas le seul outil. Il est, par exemple, également possible de rénover les logements qui sont des passoires énergétiques, de réquisitionner les logements vacants ou d’utiliser, pour un temps donné et limité, des locaux industriels à toutes autres fonctions que celles prévues à l’origine. Cette dernière solution a été mise en œuvre à Viry-Châtillon par la Communauté d’agglomération des Lacs de l’Essonne, en réhabilitant une ancienne usine pour organiser des actions culturelles et des évènements divers.

Seuls des élu-e-s combatif-ve-s peuvent développer ce type d’actions politiques, car seuls des élu-e-s combatif-ve-s sont capables de résister aux pressions des promoteurs, pour qui la reconversion est un coût supplémentaire dans leur plan de financement (sauf dans les hyper-centres très bien desservis par les réseaux de transport en commun), alors que les marges financières sont beaucoup plus importante dans le diffus et en extension, et certain-e-s individu-e-s déployant des comportements NIMBY (« Not In My BackYard ») et considérant leur voisinage comme une « chasse gardée ». Contre l’expression, souvent pressante, des intérêts particuliers du petit nombre, l’élu-e doit tenir le cap de l’intérêt général. L’opposition aux reconversions urbaines est même dans certains cas portée par des professionnels de l’aménagement et de l’architecture qui survalorisent le patrimoine (surtout quand ils ont participé à l’élaboration de celui-ci) au détriment du vécu des habitant-e-s. L’architecte Paul Chemetov s’est par exemple opposé vivement à la destruction d’un immeuble, qu’il avait dessiné dans la commune de Courcouronnes dans l’Essonne, avant d’être débouté en première instance (mais il a fait appel de cette décision).

Sans, pour autant, défendre la « table rase » absolue et appliquée aveuglement, la mystification du patrimoine bâti apparait trop souvent comme un frein à la reconversion. Cependant, les urbanistes, architectes, promoteurs et politiques soumis-e-s à ces derniers, n’hésitent pas à détruire lorsque le patrimoine « n’est pas le leur ». Parce qu’elles se sont faites sur des ensembles d’habitats collectifs, où vivaient des habitant-e-s de classes populaires, les opérations de renouvellement urbain dans le cadre de la Politique de la ville (financées en partie par l’ANRU) n’ont pas données lieux à des mobilisations massives, des procédures juridiques et des reports de projets. En matière d’habitat et de cadre de vie, le patrimoine des pauvres n’a pas la même valeur que celui des riches. Or les opérations de renouvellement urbain, et notamment lorsqu’elles ont été coproduites avec les habitant-e-s des quartiers concernés, ont été les seuls exemples de mises en œuvre planifiées et à grandes échelles de stratégies de reconversion de territoires en difficultés. La reconversion urbaine est donc un véritable outil efficace de planification écologique pour les territoires, pour développer du logement et pour corriger les défauts en termes de mixité sociale et fonctionnelle, à condition qu’elle soit démocratique et coupée de toute logique financière et de spéculation. C’est malheureusement rarement le cas aujourd’hui.

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Organisons la déambulation !

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Alors que les territoires que nous vivons, qu’ils soient des espaces de repos, de travail ou de loisirs, contribuent fortement à la structuration de notre personnalité d’individu intégré dans une structure sociale, mais également à notre façon de voir le Monde, nous ne prenons pas le temps de les observer, de les connaître véritablement. Cette méconnaissance du territoire, dans lequel nous construisons pourtant une part importante de notre vie, résulte notamment d’un phénomène « d’accélération de la vie » lié aux contraintes inhérentes du système capitaliste/libéral de recherche infinie de profits, dans lequel la déambulation « désintéressée » n’a évidemment pas sa place. La ville, symbole dans l’imaginaire collectif de l’activité humaine, du fourmillement, s’accélère en même temps qu’accélère la vie de ses habitant-e-s, et se décompose en une multitude d’espaces à « fonctions définies » (dormir, acheter, travailler, se déplacer, etc.).

Face à cette déshumanisation des lieux de vie, la déambulation piétonne, lente par nature, est d’abord un moyen de découvrir son environnement proche. La lenteur et l’observation qu’elle suggère, mettent en lumière les relations sociales, permettent d’appréhender la richesse du patrimoine naturel et architectural difficilement saisie lors d’un déplacement en voiture (contrairement aux panneaux publicitaires dimensionnés pour cette fonction) et de prendre conscience des distances « physiques réelles » entre différents lieux. La déambulation permet l’apprentissage du territoire en astreignant le/la marcheur-se à un éveil multi-sensoriel, et ainsi de lui donner la possibilité d’imaginer « sa propre carte mentale ». Elle permet également de comprendre, en nature, les dysfonctionnements de la ville, ses ruptures (par exemple une voies rapides infranchissables), ses lieux anxiogènes, etc.

Dans ce contexte d’accélération de la ville la déambulation piétonne a donc un rôle politique à jouer. Parce que la marche permet de maintenir un contact social avec l’autre, c’est à dire avec celui qui est différent, elle permet à l’individu de prendre conscience des inégalités de classes qui s’expriment directement dans l’espace public, et ainsi contribuer à façonner une conscience de classe chez les dominé-e-s. Dans une société où n’existe que ce que l’on a sous les yeux (directement ou par l’intermédiaire d’écrans de tout type), l’observation est le premier élément de la construction d’un raisonnement. De plus, devant l’impasse écologique, dans laquelle le système libéral nous conduit avec acharnement, la déambulation permet également de renouer un contact avec les écosystèmes naturels, de concevoir les liens fragiles qu’entretiennent les nombreuses espèces qui composent la biodiversité. Par ses aspects sociaux et écologiques, la déambulation est donc un outil politique de pédagogie, d’éducation populaire.

Mais elle est également un outil politique opérationnel de réappropriation de l’espace. Alors que l’enfermement et le repli vers des sphères privés sont vantés par la publicité omniprésente, la déambulation, et d’autant plus lorsqu’elle est collective, permet la rencontre aléatoire. Lorsqu’elle est organisée et collective la marche exploratoire permet de susciter la participation démocratique en donnant des exemples physiques et palpables à une argumentation critique. Il s’agit par exemple de témoigner de l’abandon d’un quartier populaire par les pouvoirs publics en montrant le non ramassage d’ordures, qui finissent par s’accumuler. Il peut s’agir également, si la balade est guidée par une personne connaissant bien le quartier visité, d’expliquer le contexte de construction de celui-ci ou de raconter des anecdotes, témoignages sociaux particulièrement importants dans la construction d’une histoire partagée. Dans les deux exemples cités il est question de faire participer les habitant-e-s du territoire et de conscientiser en globalisant les problématiques. Le sens politique de l’action est donné à partir du moment où les participant-e-s sont capables de s’extraire de l’exemple pour universaliser leurs conditions matérielles.

Le principe est proche en ce qui concerne les balades dans les espaces naturels. Si l’aspect « social » est peut être moins prégnants que dans les espaces urbains, celui-ci est largement compensé par la sensation d’appartenir à un « grand tout » sensible que permettent ces déambulations. Mais malheureusement, et peut être plus que pour les quartiers urbains, il est difficile pour une personne non initiée de profiter pleinement de la richesse des lieux sans être accompagnée dans cette prise de conscience. Les militants « experts » et passionnés doivent jouer le rôle de passeur et contribuer à l’élévation collective des consciences.

Qu’elles concernent les espaces urbains ou naturels, nous devons considérer les déambulations comme des outils politiques, voire comme des outils de campagne pour les élections municipales prochaines. Les déambulations collectives sont notamment un moyen de faire s’exprimer les populations les plus éloignées du système politique : celles qui ne votent pas (ou qui ne votent plus) et ne s’inscrivent pas dans les démarches de démocratie « participative », en les intégrant d’abord dans une logique de conception d’un diagnostic territorial, puis ensuite en les faisant intervenir dans l’élaboration des réponses à y apporter. Encore une fois il ne s’agit pas de rester à l’échelle locale mais d’y puiser des exemples concrets à l’élaboration d’un raisonnement écosocialiste de rupture avec le système productiviste et financiarisé d’aménagement du territoire.


La gouvernance contre la démocratie

PS: Je m’excuse par avance, ce texte a été écrit il y a quelques temps, je me décide à le poster avec un peu de retard.

Comme un coup de semonce le fameux philosophe allemand Jürgen Habermas déclarait dans une tribune publiée sur le site internet du Monde, le 17 novembre 2011, que la gouvernance était un « euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique ». Alors que cette notion apparaît pour les différents « penseurs » du développement durable comme le symbole même de la modernité participative, celle où enfin tous les exclus du Monde (pas le quotidien) pourrait s’exprimer dans un superbe consensus, voilà qu’un des plus grands penseurs de notre siècle (enfin surtout du précédent) jette un pavé dans la marre, passé (presque) inaperçu. Pour resituer le contexte l’intellectuel revenait sur les différents accords entre les pays européens pour gérer les coups d’états des marchés financiers.

Le terme gouvernance qui pourrait sans difficulté entrer de le dictionnaire de la Novlangue (inventé par Georges Orwell pour son roman d’anticipation 1984 vise a modifier la façon de s’exprimer pour rendre impossible l’expression d’une pensée révolutionnaire) est d’inspiration néolibérale et a particulièrement la « cote » auprès de ces derniers. Celui-ci va se développer dans un premier temps dans le monde de l’entreprise avec comme objectif de favoriser la participation de tous au processus de décision. Mais attention, il n’y a aucunement une volonté de remettre en cause l’absence de démocratie dans l’entreprise mais juste d’améliorer l’implication des employés dans leur travail et donc le profit de cette dernière. Progressivement la gouvernance va se développer à d’autres institutions et à la « société toute entière » avec comme objectif de faire reconnaître une voix démocratique à des acteurs économiques et institutionnels. Pour faire simple, c’est l’intégration du capitalisme dans les processus de décision politique.

La gouvernance n’est donc qu’un substitut à la démocratie, parfaitement adapté à un système politique oligarchique basé sur le « capital social » des individus, c’est à dire sur leur facilité à faire marcher leurs relations dans un sens ou un autre. D’une manière concrète cela peut se traduire par une gestion élitiste des affaires au détriment du peuple tout entier. Dans le monde du travail nous allons par exemple assister, et comme le souhaitent le MEDEF mais aussi certains (socio)libéraux, à une supériorité juridique du contrat et de l’accord individuel contre la loi générale et protectrice pour les travailleurs. Marie-Claude Smouts, directrice de recherche au CNRS, parle du « piège de la gouvernance » et d’un « outil idéologique pour une politique de l’Etat minimum ».

Au niveau local, celui du quotidien, la notion de gouvernance est loin de réaliser l’idéal libertaire de participation autogérée des habitants et ce malgré une augmentation visible de la volonté de participation citoyenne des habitants. Les différents exemples de « démocratie participative » montre à l’inverse une recherche de contrôle par les élus locaux dans le but d’empêcher l’émergence de contre-pouvoirs réels. Ce contrôle se fait par l’installation de cadres stricts et rigides et concernant des sujets souvent sans réels enjeux. Il n’est pas rare que l’on demande à un Conseil de quartier de choisir la forme des bancs que l’on a prévu d’installer, le « fond politique » est évité. La frontière entre participation citoyenne véritable et « communication politique » est parfois mince. Enfin si certaines instances de participation semblent attirer un succès important, ce dernier masque une croissance des inégalités entre les intégrés qui participent d’avantage et les exclus qui participent de moins en moins.

La participation de l’ensemble des habitants nécessite que l’on lutte contre les exclusions des plus précaires en leur garantissant le droit à la ville par des politiques de services publics efficaces et par l’abolition des craintes face au logement. C’est seulement après avoir transformé la vie des exclus de la « citadinité » que ceux-ci s’intéresseront « naturellement » à la vie démocratique de la cité. L’émancipation urbaine passe par une réappropriation des « affaires de la cité » par les habitants eux-mêmes et cette question doit être au centre des réflexions pour la refondation Républicaine que l’on souhaite.


Pourquoi la densité fait peur ?

La densité urbaine apparaît souvent comme un problème fondamental contre lequel il faut lutter corps et âme. La représentation collective voudrait accabler la densité de l’ensemble des problèmes que connaissent les villes et en particulier les quartiers populaires. Or si la promiscuité des plus pauvres, dans des habitats précaires est un problème qu’il est nécessaire de combattre, la densité en elle même n’est pas un problème, elle pourrait même apparaître comme une des solutions à la crise écologique.

Si les politiques de forte densité sont très mal vue par la population, cela relève d’une question idéologique. En effet, nous avons depuis quelques dizaines d’années une hégémonie d’un discours conservateur qui place la maison individuelle et l’accession à la propriété au centre des politiques publiques en matière de construction de logements. L’idée de l’ancien ministre de la ville, Jean-Louis Borloo de permettre d’offrir des maisons individuelles à « 100 000 € » relève de cette politique conservatrice fortement consommatrice d’espace. Nous avons en France une importation du modèle américain d’étalement spatial qui n’est vivable quotidiennement qu’en permettant à tout à chacun de posséder sa propre voiture.  Si ce discours est finalement assez populaire, c’est qu’il touche à l’inconscient collectif d’une recherche d’une vie plus agréable, plus proche de la nature, finalement le plus loin possible des tours et des barres.

Or, il est nécessaire de détruire le mythe que les fortes densités, espaces où les gens vivent « les uns sur les autres », sont l’apanage des cités populaires. Les centres des villes sont le plus souvent bien plus denses que les quartiers d’habitat social construits au sortir de la 2nde Guerre mondiale. L’exemple le plus significatif est celui de Paris. Alors que la capitale, en excluant par des politiques de rénovations urbaines et de spéculation les populations les plus pauvres, s’embourgeoise, elle est l’une des villes les plus denses du Monde. Le 16ème arrondissement de Paris, quartier bourgeois par excellence, possède par exemple une densité de 20190 hab/km2 alors que la commune de Grigny, connue pour ses deux grands quartiers populaires a une densité de 5584 hab/km2. Cette constatation nous permet de nous rendre compte que les problèmes urbains ne sont pas causés par une densité d’habitation « contre-nature » mais qu’ils dépendent avant tout de la situation économique et sociale des habitants.

Il est nécessaire de lutter contre les « fantasmes » d’une densité urbaine qui serait la cause d’une barbarie dans les villes modernes pour comprendre les nombreux avantages qu’elle permet. Le plus visible de ceux-ci est le fait qu’elle permet de mettre en place une politique de transport public efficace. En effet, plus la ville s’étend, moins il est possible de faire du transport en commun à l’intérieur de celle-ci. Or nous savons que le modèle de société basé sur la prépondérance du véhicule individuel est dépassé par la crise écologique et la nécessité de sortir au plus vite des énergies fossiles. De plus une densité importante permet la mise en place d’équipements publics accessibles facilement et permet de réfléchir à de nouvelles formes de « vivre-ensemble », impossible à mettre en œuvre avec le modèle « pavillonnaire » individualiste. Enfin, contre le développement des zones commerciales en entrées de villes « péri-urbaines », aussi laides qu’énergivores, renforcer la densité des centres villes permet de redynamiser ces derniers.

Et après ça, si les conservateurs de tout bords continuent à brandir comme étendard « le problème de densité » pour éviter de mettre en place une politique de logement social sur leur commune nous n’aurons qu’à leur rétorquer que la politique urbaine la plus efficace est une politique globale de redistribution des richesses.

Je vous souhaite tous une très heureuse année 2012, et que celle-ci soit l’année de la Révolution citoyenne.