Entre les femmes et les hommes, les inégalités s’inscrivent (aussi) dans la ville

Les lecteurs réguliers de ce blog doivent commencer à le savoir, l’organisation de l’espace est le résultat d’une projection au sol des rapports sociaux. Le processus de ségrégation, recherchée pour les « ghettos de riches », subie pour les « ghettos de pauvres », en est l’exemple le plus flagrant. La lecture de blog de camarades féministes (et de Romain Jammes en particulier) m’a incité à m’interroger, de la même manière que pour les rapports sociaux, sur les relations qui peuvent exister entre le genre des individus et les comportements en ville. Pour poser la question autrement : le système patriarcal applique t-il sa domination dans l’espace ?

La Femme est « la prolétaire du prolétaire » tant elle est victime d’inégalités par rapport à l’Homme. Ces inégalités concernent le marché du travail, avec des salaires et des retraites plus faibles et un « plafond de verre » qui limite les possibilités de carrière,  elles concernent la sphère domestique car les taches quotidiennes « ménagères » sont encore majoritairement faite par les femmes, mais également les représentations : le féminin est encore trop souvent dévalorisé par rapport au masculin. Or ces inégalités ne viennent non pas du sexe biologique mais du « genre » et celui-ci est une construction sociale. En effet, la société inculque aux femmes des normes, des manières de se comporter, des sentiments et des sensations spécifiques. Les comportements « naturels » n’existent pas en tant que tel, la société patriarcale naturalise les différences pour légitimer la domination. Il s’agit de nous faire penser que si ça vient de la nature, c’est « comme ça », et c’est donc immuable !

Ces différenciations se font le plus souvent au détriment des femmes, et la façon d’appréhender la ville ne déroge pas à ce constat. La socialisation, dès le plus jeune âge de l’enfant, a tendance à confiner les femmes, dans l’espace intérieur tandis que les hommes acquièrent, avec l’âge, un droit d’accès au monde extérieur. C’est une profonde inégalité de traitement entre femmes et hommes car l’intérieur est par définition borné, limité. L’espace intérieur est celui du foyer, du repli sur soi. Il rend difficile l’émancipation personnelle de la femme qui ne le quitte pas. A l’inverse l’espace extérieur est celui de la participation à la vie de la cité, celui qui fait prendre conscience à l’individu de sa propre existence, par rapport et avec les autres. C’est cette connexion avec le monde extérieur qui permet l’émancipation. C’est ce constat qui explique en partie les inégalités de genre dans le système de représentation politique, les hommes dès le plus jeune âge ayant eu à faire à la « chose-publique ». L’idée que sous tend cette situation inégalitaire, vis à vis de l’accès à l’espace public, est celle d’une supposée « faiblesse » de la Femme, celle-ci ayant besoin pour sortir de la protection d’un homme. L’espace domestique apparaît protecteur tandis que l’espace public est celui de tous les dangers (mais c’est oublier que les viols et les violences diverses sont bien plus nombreux à l’intérieur d’un ménage).

Mais s’il y a peu de remise en cause de ce statut de la part des femmes, la raison est que c’est un processus de domination très puissant et intégré inconsciemment par elles. Les femmes se sentent mieux dans l’espace privé car elles subissent, quotidiennement, d’avantage que les hommes les sentiments d’insécurités. Elles s’imposent des interdits concernant les lieux qu’elles « ne peuvent pas fréquenter », car ceux-ci étant jugés dangereux, par exemple à cause de l’absence de luminosité ou à cause des « mauvaises fréquentations » (des hommes le plus souvent). Encore une fois les femmes sont forcées d’avoir le « monopole de la pudeur » car la société leur impose de faire des efforts (prendre un itinéraire de substitution pour éviter une « zone à risque » par exemple). Inversement des lieux sont d’avantage recherchés par les femmes car ils rentrent en phase avec leurs attentes inconscientes : les lieux calmes, beaux sécurisants… Les marchands jouent parfaitement sur ces attentes et utilisent des caractéristiques sexistes pour proposer aux femmes des lieux qui seront jugées instinctivement agréables et seront donc fréquentés.

Enfin, n’oublions pas que ces inégalités de genre complètent des inégalités déjà existantes. Les femmes qui sont le plus cloitrées dans l’espace privé domestique sont d’abord celles les plus pauvres et précaires. En proie aux situations de chômage, de temps partiels subit, de « monoparentalité », les occasions de sortir de cette domination deviennent rares, d’autant plus si elles sont intégrées à des groupes sociaux réactionnaires (« religieux » le plus souvent). Les femmes issues des classes supérieures apparaissent beaucoup moins touchées par les inégalités spatiales car elles adoptent des comportements sociaux relativement (et notamment dans le « monde du travail ») proches de ceux des hommes.

La lutte contre les inégalités spatiales de genre n’est pas une chose simple car elle implique de modifier en profondeur les représentations sociales. C’est un combat culturel difficile et de longue haleine qu’il faut mener, sur tous les fronts, en luttant contre de puissants processus de mise en œuvre de la domination masculine mais également contre son inconscient.

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A trop vouloir sécuriser l’espace public

La sécurité est une condition qui doit être garantie à tous les individus. Celle-ci est par ailleurs énoncée dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 comme un des principes politiques, économiques et sociaux « particulièrement nécessaire à notre temps ». La sécurité est une des conditions premières pour qu’il y est une société. C’est notamment ce qu’ont théorisé les philosophes Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau et John Locke aux 17ème et 18ème siècles, considérant que la sécurité est l’objet même de l’engagement en société. Or si personne ne remet en cause le fait que les espaces publics doivent garantir la sureté et être des territoires où l’on respecte la loi, il existe différente façon de concevoir un espace public sécurisé et les méthodes mises en place sont souvent peu adaptées à la sauvegarde de l’essence des espaces publics.

Il apparaît d’abord nécessaire de faire un constat. Concernant les faits les espaces publics sont de plus en plus sûrs, même si les individus n’en ont pas conscience : les atteintes personnelles « tout venant » ainsi que les vols « sans violence » ont fortement baissés depuis le début des années 1990 et concernent des territoires et des temps sociaux très déterminés. La question de la sécurité des espaces publics relève donc avant tout d’une question de sensation des individus. Les médias parlent couramment pour désigner la désigner de « sentiment d’insécurité ». Comme l’insécurité est avant tout un sentiment, la réduire demande de prendre en compte les ressentis des individus pour agir sur les représentations, en favorisant notamment le confort et le bien être. Il est possible de lutter contre l’insécurité dans l’espace urbain en cherchant à concevoir des lieux agréables à vivre et fluides, où l’on accorde à la nature une place importante, à la place des lieux anxiogènes dont l’unique objectif est de favoriser l’accélération des flux.

De plus il revient de rappeler que l’insécurité est avant tout liée à des conditions sociales défavorables et non pas à l’aménagement et l’urbanisme. Agir sur ce dernier, sans traiter les causes sociales de la délinquance, ne faites que repousser le problème à d’autres endroits (peut être moins visibles). Néanmoins les aménageurs cherchent de plus en plus à garantir la sécurité dans l’espace public via une forme d’urbanisme particulière dite de « prévention situationnelle ». Ce modèle théorique est originaire de Grande Bretagne mais s’est d’abord développé aux États-Unis. Il ne cherche pas à améliorer la société pour empêcher le crime, mais à aménager l’espace pour le rendre plus difficile. Or si cette méthode est de plus en plus utilisée par les pouvoirs publics c’est que ceux-ci en tirent un avantage politique indéniable auprès des électeurs car ils montrent un dynamisme dans l’action sans avoir à traiter des problèmes de fonds.

Mais à trop vouloir sécuriser les espaces publics c’est l’inverse qui se produit car ceux-ci sont rendus inhumains. Si ces méthodes peuvent rassurer quelques individus elles fragilisent dans l’ensemble l’espace public et fait disparaître la dimension politique de celui-ci. La recherche effrénée de contrôle de l’ensemble des relations sociales va à l’encontre de la vitalité des espaces publics. A considérer l’autre comme un danger potentiel pour sa propre vie ou pour ses propres biens, c’est la notion même de confiance, fondement des sociétés humaines, qui s’écroule. Faire société demande des relations sociales pacifiées, mais des relations sociales réelles, or c’est dans l’espace public que celles-ci sont le mieux à même de se faire.

Enfin, garantir la sécurité d’un espace public passe par une fréquentation importante de celui-ci. Or pour cela, il faut d’abord donner envie aux individus de le faire. La sécurisation excessive des espaces publics paraît donc inadaptées à la valorisation de l’espace public et entraine également une disparition progressive de sa fonction politique, fonction souvent jugée déviante et potentiellement conflictuelle par les pouvoirs publics. Ne tombons pas dans le piège de la droite qui veut dépolitiser l’espace public en mettant en avant le spectre de l’insécurité, la meilleure réponse est politique et doit agir pour le partage des richesses, seule réponse concrète aux problèmes sociaux !