Détroit incarne l’impasse du libéralisme urbain

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Si la situation « critique » de la ville de Détroit, située dans l’Etat du Michigan aux Etats-Unis, a fait l’objet cet été d’un traitement médiatique particulier lorsque, le 18 juillet 2013, elle a demandé à être placée « en faillite », ses causes sont à chercher beaucoup plus loin qu’une simple mauvaise gestion conjoncturelle de ses finances. En effet, Détroit est victime d’une crise long terme qui commence à partir des années 1950. La hausse de la productivité dans l’industrie manufacturière, liée à des améliorations techniques, et à une plus grande robotisation du processus de production, notamment dans les usines automobiles, conduisent à une baisse des besoins de main d’œuvre et donc, à une hausse du chômage. Celle-ci est encore renforcée par l’initiation d’un mouvement de délocalisation vers des états où les employés sont plus corvéables, car moins organisés que ceux de Détroit (qui est un des berceaux du syndicalisme étatsunien), vers les territoires où le rapport de force est plus favorable au patronat. La « Manufacturing-Belt » du Nord-Est des Etats-Unis devient petit à petit la « Rust-Belt ».

La crise de 2008, avec les faillites de General Motor et de Chrysler, derniers principaux employeurs, va faire exploser le chômage et porter un coup de grâce à une région sinistrée. Bien qu’il soit difficile de connaître précisément, pour certains observateur-trice-s, le taux de chômage atteint la barre des 50 % de la population active. En parallèle la ville va connaître un exode massif de sa population et de ses travailleur-se-s, attiré-e-s par des perspectives qui, ailleurs, ont toujours l’air plus réjouissantes. Ce déclin démographique est marqué par une division par deux de la population totale entre les années 1960 et 2000, avec une accélération du phénomène à partir de la crise de 2008. Ces migrations sont de deux ordres. Les premières concernent les déplacements de population vers les autres états du pays, moins touchées par le chômage de masse. Les deuxièmes s’orientent vers les banlieues périurbaines. Mais toutes deux contribuent cependant à creuser les inégalités socio-spatiales et les comportements de ségrégations. Les riches s’éloignent des centres-villes et se renferment dans des espaces protégés, tandis que les pauvres  se retrouvent entres eux dans les territoires abandonnés des pouvoirs publics. La « shrinking city » (ville qui coule) fait face à « l’urban sprawling » (étalement urbain).

Détroit devient une ville en ruine qui n’attire plus que curieux, journalistes, reporters, photographes et artistes. La crise des « subprimes » a été fatale à la ville et à nombre de ses habitant-e-s. La chute de la valeur immobilière de leurs logements, achetés avec des crédits à taux variables, a jetée des centaines de milliers de familles dans la pauvreté. Celles-ci ne pouvant plus rembourser leurs crédits et essayant de revendre, le plus souvent sans y arriver, leurs maisons qui ne valent plus grand chose. De nombreuses maisons se retrouvent donc abandonnées faute de trouver acquéreurs, et des chantiers sont stoppés et laissés en l’état.

Les conséquences sociales sont désastreuses. Le système libéral de mise en concurrence des villes et des territoires est responsable de cette situation, tandis que l’absence de dispositifs de péréquations entre les villes les plus riches et les plus pauvres n’a pas permis d’amortir les effets de la crise. L’effet est donc mathématique et direct : le départ ou la faillite des entreprises entrainent une baisse des ressources fiscales, cette dernière entrainant inéluctablement une réduction de l’offre de services publics et donc un creusement des inégalités. Ces dernières ayant été intensifiées par une politique d’austérité budgétaire, dont l’objectif affiché était de limiter l’endettement, mais qui, comme partout, produit l’effet inverse.

La croyance dans les mythes du capitalisme a plongé Détroit dans une situation invivable : l’ultra-spécialisation a empêché les reconversions de l’économie, les appétits sans limite des banques et des financiers, aidés par des représentants politiques véreux, ont entrainé la ruine des ménages, l’absence de politique de répartition des richesses a fait sombrer la population dans la pauvreté et détruit le lien social. Cette politique voulue et menée par une armée de spécialistes a finalement aggravé les conséquences d’une cause qu’elle disait combattre. Détroit rend donc visible, sur un territoire, les méfaits du capitalisme, et particulièrement de l’ultra-libéralisme, sur l’humain.

Cependant, il persiste des raisons d’espérer. Flaminia Paddeu, doctorante en géographie a observé à Détroit, dans ce contexte de crise, un développement de pratiques alternatives solidaires. Pour ne plus faire le choix entre se chauffeur, remplir le réservoir d’essence de la voiture et manger, des habitant-e-s ont décidés de s’associer afin de créer des jardins communautaires et des soupes populaires. Celles-ci s’accompagnent souvent de pratiques « illégales » de réappropriation de lieux abandonnés (et ils sont nombreux). Se développent également des échanges non monétaires, des pratiques de réutilisation de friches pour faire naitre et développer du lien social à partir de projets artistiques ou culturels, etc. Les habitant-e-s de certains quartiers s’entraident également pour organiser le démantèlement des maisons délabrées et la réparation de ce qui peut l’être. Ils favorisent le recyclage de matériaux et cherchent à maintenir une régulation sociale par l’organisation collective de la sécurité, particulièrement nécessaire lorsque des individus essayent de mettre en place des trafics divers sur ces territoires.

Dans l’exemple de Détroit le dépassement du modèle libéral/capitaliste, de son idéologie, de ses pratiques, n’est pas né d’une prise de conscience collective mais d’une forte dégradation d’une situation matérielle. N’attendons pas la catastrophe pour proposer de nouveaux modèles urbains. Un programme politique municipal de lutte contre l’austérité et la finance doit s’inspirer de ces pratiques concrètes construites par les habitant-e-s. Notre rôle politique, en tant que « promoteur » d’une Révolution citoyenne, est donc d’abord de convaincre, pour ensuite proposer et impulser des pratiques locales alternatives et solidaires.

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La gentrification : expulser pour mieux régner

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L’aménagement et l’urbanisme, comme toutes les disciplines de sciences humaines et sociales, disposent d’un vocabulaire particulier pour nommer des phénomènes sociaux. Le terme de « gentrification » fait parti de ce vocabulaire, et est défini généralement comme étant un phénomène d’embourgeoisement des quartiers populaires. La gentrification est marquée dans certaines villes européennes (qui entretiennent un rapport particulier avec l’espace, rapport différent de ce qui est visible aux Etats-Unis par exemple) et ne résulte pas d’une quelconque « loi de la nature », mais est bel et bien la conséquence de choix politiques. Par ailleurs, elle s’inscrit dans un contexte plus large de reproduction, dans l’espace, des rapports de domination capitaliste, où sont également inscrits les processus de développement des banlieues périurbaines et de d’appauvrissement des quartiers populaires. Ces différentes transformations politiques de la ville ont été décrites par le sociologue Jacques Donzelot par le concept de « ville à trois vitesse ».

Phénomène politique, la gentrification est toujours la conséquence d’une politique publique d’aménagement, qui s’appuie sur des investissements publics conséquents, en faveur de la classe dominante. Derrière le discours de chercher à réaliser de la « mixité sociale » il s’agit surtout d’augmenter les valeurs foncières et immobilières des zones concernées, au bénéfice, dans la quasi-totalité des cas, d’intérêts privés.  Ces augmentations sont encore confortées, un peu plus tard, par le départ des classes populaires « indésirables » de ces quartiers « renouvelés ». La gentrification est donc une façon pour la classe dominante de se réapproprier des lieux de centralité (les centres-villes sont les premiers touchés) et des lieux « confortables » car pourvus d’équipements publics, culturels, sportifs, etc., au détriment de la classe populaire, condamnée à plus ou moins long terme à quitter les quartiers gentrifiés.

Mais en plus des investissements publics financiers conséquents, les pouvoirs publics vont mener un travail important sur l’image. Les acteurs de création de « représentation collectives » comme les médias ou les services de communication politique, vont également jouer un rôle primordial pour la gentrification. L’exemple le plus frappant est la construction de la figure de l’individu aisé (financièrement, socialement et culturellement) venant chercher dans ces quartiers de la mixité sociale. Cette dernière disparaissant à mesure que les populations les plus précaires sont condamnées à partir par le renchérissement. Le travail de communication a souvent pour objectif de « naturaliser » ce phénomène urbain, à le rendre inexorable car guidé par les « lois du marché »  et par des choix individuels (qui seraient « inconscients ») alors qu’il s’agit d’une politique délibérée de remplacement de populations. Un travail particulier de réflexion sur l’image est notamment fait pour effacer complètement la figure de l’ouvrier en détruisant ses symboles (de nombreuses usines remplacées par des « éco-quartiers » par exemple).

Le phénomène de gentrification est parti-prenante du système capitaliste. Comme le disait déjà Henri Lefebvre dans Le droit à la Ville en 1967 : les inégalités sociales s’inscrivent dans l’espace. Nous pouvons même ajouter que les inégalités spatiales renforcent les inégalités sociales. Les processus urbains sont donc directement liés aux rapports de production : ils expriment l’exploitation d’une classe sur une autre, l’oppression par des mesures de sécurisation de l’espace public (dit d’urbanisme de « prévention situationnelle »), et l’aliénation car les individus ne semblent plus avoir emprise sur leur existence, ne disposant plus de la capacité de choix de leur lieu d’habitation. Sur ce dernier point le déterminisme de classe est beaucoup plus important que les déterminismes ethniques, nationaux, religieux, culturels, etc. La gentrification entretien particulièrement l’aliénation en détruisant des constructions, souvent anciennes, de liens sociaux. Les différentes formes et expressions de solidarité qui pouvaient exister avant la « rénovation » disparaissent, laissant les habitant-e-s seul-e-s face à leurs difficultés.

Enfin, la gentrification entretien les inégalités socio-spatiales et la ségrégation entre les différentes classes. Le discours du gouvernement visant à « l’égalité des territoires » est une gageure entre le pouvoir politique oligarchique et les spéculateurs qui s’enrichissent sur le dos des plus fragiles. Pour ces derniers la gentrification n’est synonyme que de perte de qualité de vie en raison de la perte d’une forme de confort liée à « l’urbanité » d’un lieu, c’est-à-dire à la présence d’équipements, de liens sociaux, ou liée directement au logement, en les contraignant à déménager dans des appartements plus petits ou vers des zones délaissées.

Contre les processus de gentrification, et encore plus généralement contre les formes d’aménagement capitalistes, inégalitaires et ségrégatives, il faut penser l’aménagement et la transformation de la ville comme une politique publique au service de l’intérêt général, de l’intérêt du peuple contre celui du spéculateur. Si des résistances existent aujourd’hui, elles restent trop localisées sur un territoire et ne cherchent pas à globaliser les enjeux. Face au PS qui, comme le dit Anne Clerval, chercheuse spécialiste de la question, accompagne la gentrification dans le Nord-Est parisien (et ailleurs), le Front de Gauche doit s’approprier la question. Cela suppose de faire comprendre le phénomène et alerter les premiers concernés, mais surtout d’offrir un débouche politique qui ne transige pas sur la réalisation de logements sociaux et sur la baisse des loyers (et non pas une « baisse des hausses » à la sauce solférienne). Seul le peuple conscient, organisé et agissant peut mener une politique urbaine alternative à celle de la droite et du PS (qui est plus ou moins la même). Impliquer le plus largement possible les citoyens et citoyennes est la seule façon de lutter contre les processus de ségrégation sociale et de permettre l’émancipation sociale dans la ville.


La Métropole de la classe dominante

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Parce que plus de la moitié de la population mondiale vit en ville et parce que le « mode de vie urbain » dépasse largement les frontières mêmes des zones urbanisées, la ville est au centre des enjeux de société. Le mode de vie urbain est finalement l’expression spatiale du mode de production capitaliste. Si les « marchés » économiques et financiers, en cherchant sans cesse à faciliter la circulation des facteurs de production (du capital et du travail), ont participés et participent à la construction des villes que nous connaissons, ne perdons pas à l’esprit que cette construction est aussi politique. La fameuse « Métropole » est la ville de la classe dominante car dans celle-ci, plus qu’ailleurs, s’expriment les rapports sociaux du mode de production capitaliste ainsi que l’idéologie ultra-libérale qui l’accompagne. Plus qu’une simple « grande ville » sur le plan démographique, la Métropole, par la présence de nombreux sièges sociaux d’entreprises ou de grandes institutions, par des équipements culturels prestigieux, de grands centres de recherches à rayonnement international, etc., se définit comme un lieu de concentration et d’expression du pouvoir politique et économique.

Les métropoles s’inscrivent dans la logique économique de compétition mondialisée qui pousse à une ultra-spécialisation des territoires. Chaque métropole se doit d’avoir sa spécialité et être la meilleure dans son domaine au niveau mondial. Or cette spécialisation conduit  à des absurdités écologiques (multiplication des flux de transport et de capitaux) ainsi qu’à des inégalités sociales entre les intégré-e-s à la métropole (les habitants des centre-villes) et les relégué-e-s à la marge de celle-ci.

A l’inverse des « villes lentes » et des « villes en transition » qui se fixent une limite démographique restreinte, les métropoles qui fonctionnent sur une recherche permanente d’économies d’échelles et sur l’expression d’un rapport de force compétitif, ont besoin d’un nombre d’habitant-e-s importants pour s’affirmer. Or cette croissance démographique sans fin de certaines villes, et pendant que d’autres perdent inexorablement des habitant-e-s, va à l’encontre d’une soutenabilité et d’une bonne qualité de vie pour toutes et tous. Cette stratégie politique démographique « expansionniste » des territoires les plus attractifs pour le capital, s’accompagnant souvent d’une marchandisation des services urbains, sape la capacité des villes à contribuer à l’émancipation des individus. Notre combat idéologique doit s’inspirer des penseurs socialistes du 19ème siècle qui n’hésitaient pas à proposer des systèmes urbains cohérents avec leur critique du système productif.

Refuser la « métropolisation » des villes c’est également lutter contre la ségrégation spatiale. Tandis que le Centre-ville est l’espace de la classe dominante où se concentrent lieux de décision, boutiques de luxe et équipements prestigieux, la banlieue apparaît comme le lieu d’accueil des rejetés de la compétition mondialisée, des migrants et des classes populaires. Mais la banlieue n’est pas uniquement lieu d’accueil des populations rejetées, elle l’est aussi pour les activités et équipements dont le centre de la métropole ne veut pas directement sur son territoire : cimetières, déchèteries, entrepôts divers, dépôts de bus… Toutes ces activités sont indispensables au bon fonctionnement de la ville mais sont bannies des espaces de la classe dominante. De la même manière les villes n’ayant pas les ressources pour accéder au statut convoité de « Métropole » deviennent des lieux mis au rebut, à l’attractivité déclinante. S’il est souvent difficile de tracer les « contours » de la ville, prendre du recul sur la façon dont elle est conçue permet d’observer les conflits de classe dans la lutte pour les meilleures places.

Mais la « Métropole » c’est aussi une construction non-démocratique. Face à ce constat partagé par tous, la classe dominante n’hésite pas à mettre en avant la difficile « gouvernance » à cette échelle. Les métropoles partagent cette caractéristique d’exclure les citoyen-ne-s des processus de décision. Le déni démocratique métropolitain s’exprime en premier lieu par la création de nouveaux échelons de décision, rendus volontairement illisibles pour les habitant-e-s, disposant de compétences de plus en plus nombreuses et approfondies. Au lieu d’une « ville pour tous, faite par tous », la Métropole est une « ville pour une minorité de possédants, faite par cette minorité ». En matière de démocratie locale les baronnies solfériniennes ressemblent parfaitement aux baronnies de l’UMP : le premier projet de loi de « l’acte III » de décentralisation dit de « modernisation (sic) de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles » présenté en Conseil des Ministres le 10 avril 2013 renforce la concentration des pouvoirs dans les mains de « grands » notables locaux, en dépouillant par la même occasion les petites collectivités échelons démocratiques de proximité. Le modèle présidentialiste de la 5ème République devient la norme à appliquer sur tous les territoires.

Nous ne pouvons pas avoir l’ambition d’appréhender correctement le processus de métropolisation en mettant de coté sa dimension politique et idéologique. Alors que le capitalisme a son modèle de ville, l’écosocialisme doit également avoir le sien. Ce dernier doit favoriser l’émancipation des individus, le « droit à la ville », c’est à dire le droit de pouvoir jouir pleinement des possibilités qu’offre la ville et peut importe sa classe sociale, et celui de « pouvoir faire sa ville » en mettant en avant la capacité des habitant-e-s à prendre le pouvoir. La forme urbaine étant directement liée à notre mode de production, le passage d’un mode de production capitaliste à un mode de production écosocialiste doit s’accompagner d’un changement dans la façon de concevoir la ville. Pour ce faire la méthode est la planification écologique, car seule celle-ci peut prendre en compte le temps long, rapprocher les lieux de travail des lieux de vie, réaffirmer et développer des services publics de qualité, valoriser les mobilités douces, l’autoconstruction des logements, l’habitat participatif, etc. Sortir de la logique des métropoles c’est avoir un haut degré d’exigence écologique, seul niveau acceptable pour sortir de l’impasse vers laquelle le système capitalisme nous mène. A l’inverse poursuivre dans la direction de la métropolisation c’est cantonner l’écologie à des lieux d’expérimentation du capitalisme vert (« les éco-quartiers ») et faire preuve d’un aveuglement destructeur.


Des îlots de richesses et des ghettos de pauvreté

De nombreux observateurs s’accordent pour dire que le taux de pauvreté moyen (calculé à partir du seuil de pauvreté,  définit pour sa part à 50 ou 60% du revenu médian national) ne cesse d’augmenter dans de nombreux pays européens (du « sud » en particulier), d’abord du fait de la crise financière et économique, puis à cause des politiques d’austérité misent en place par la « Troïka » (Commission européenne, FMI et Banque centrale) qui contractent l’économie. Si la France voyait son taux de pauvreté se réduire depuis les années 1970, l’arrivée au pouvoir de la droite en 2002 et la crise de 2008 ont inversées la tendance. En 2010, date de la dernière enquête de l’INSEE, le nombre de personnes pauvres était de 8,6 millions (calculé à 60% du revenu médian), c’est à dire très proche de 1975 où les personnes touchées étaient 9 millions. Or comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal, le budget d’austérité voté par l’Assemblée nationale visant à respecter d’absurdes principes budgétaires dictés par l’Union européenne, va assurément contribuer à dégrader cette situation.

Mais la pauvreté a cette caractéristique de n’être pas répartie également sur l’ensemble du territoire. Alors que certaines villes sont épargnées, d’autres ont un taux de pauvreté proche de 50%. Et la situation semble condamnée à s’empirer. Les villes les plus touchées par la pauvreté sont d’abord les villes  de province en déclin industriel. Par exemple avec un taux de pauvreté de 46% la ville de Roubaix est en tête d’un classement réalisé par le bureau d’étude Compas en aout 2012. Les villes de Mulhouse, Béziers et Calais sont également dans le haut du peloton avec plus de 30% de pauvre dans chacune d’elle.  Ces taux extrêmement importants sont le résultat des politiques de désindustrialisations, menées par les gouvernements de droite mais non contredites par la gauche sociale-libérale au pouvoir depuis mai 2012, condamnant les travailleurs au chômage ou à la précarité.

Les villes en périphérie des grandes agglomérations (de Paris en particulier) sont aussi particulièrement touchées. Celles-ci concentrent des populations qui ont été éjectées de Paris par la hausse continue des prix de l’immobilier et par les différents processus de gentrification, visant à « requalifier » les quartiers populaires pour y attirer des ménages plus riches. Les populations les plus pauvres se concentrent dans les quartiers populaires dit « en politique de la ville » dont il est très difficile de sortir : à la fois parce que les transports publics y sont trop rachitiques mais aussi parce que le « quartier », par les solidarités qu’il met en œuvre, apporte un sentiment de protection face à un « extérieur » menaçant. De la même manière que pour les communes en déclin industriel décrites précédemment, c’est la raréfaction des formes stables d’emplois, causant chômage et précarité, qui explique en grande partie des taux de pauvreté important.  Ce sont par exemple les villes d’Aubervilliers, Saint-Denis, Sarcelles et Vénissieux dont les taux de pauvreté sont supérieur à 30% de la population totale.

Tandis que les grandes villes françaises ont généralement des taux plus élevés que la moyenne nationale métropolitaine (15%) en raison de leur attraction en terme d’emploi et d’équipements (Lille 27%, Marseille 26%, Nice 20%, Toulouse 19%, Bordeaux 18%, Rennes 18%, Paris 16%, Lyon 15%), les communes qui disposent le moins de pauvres sont celles où les revenus sont les plus importants et où les stratégies de démarcation sociale sont les plus fortes. Des villes de l’Ouest parisien comme Neuilly-sur-Seine, Versailles et Rueil-Malmaison ont moins de 7% de pauvre sur leur commune. Cette situation s’explique par les barrières physiques politiques misent en place par les municipalités pour empêcher les plus précaires d’habiter ces territoires ségrégés, par exemple en limitant la mixité sociale en empêchant la construction de logements sociaux.

Lutter contre la pauvreté demande de lutter sur plusieurs fronts. Nos territoires meurent d’avoir vu partir des instruments de production à l’autre bout de la planète, condamnant une grande part des travailleurs formés et qualifiés au chômage ou à des emplois précaires, ne permettant pas d’appréhender l’avenir. Il est urgent de mettre en place une politique de relocalisation des activités dans une politique globale de planification écologique. Avoir une activité industrielle locale fait vivre un territoire en donnant du travail (ce qui se répercute sur d’autres secteurs d’activité) et est bon pour la planète car limite les émissions de gaz à effet de serre liées au transport. Le deuxième élément est celui des salaires. Le salaire minimum est aujourd’hui à peine 200 euros plus élevé que le seuil de pauvreté. En l’augmentant significativement c’est l’ensemble de l’économie qui trouve une respiration car l’agent circule et alimente des activités diverses (car les travailleurs les plus pauvres ne spéculent pas sur les marchés financiers, mais utilisent plus de 90% de leur salaire pour consommer des biens et services). Il en va de même pour les différentes aides sociales destinées aux personnes exclues du marché de l’emploi pour différentes raisons. Enfin d’un point de vue territorial, il apparaît nécessaire de mettre tout en œuvre pour lutter contre la ségrégation sociale qui maintien les territoires en souffrance dans des cercles vicieux dont il est très difficile de sortir. Lutter contre la pauvreté c’est répondre à une urgence sociale mais c’est aussi un moyen de faire bifurquer notre économie vers un mode de production plus respectueux de la planète et de ses habitants.


Les espaces de la bourgeoisie

Cet article est beaucoup inspiré des ouvrages des sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot qui font depuis des années des travaux capitaux pour comprendre les modes de vie de la bourgeoisie. Leurs ouvrages sont de véritables outils militants d’éducation populaire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je vous conseille bien évidemment de faire de même.

Après avoir décrit, dans une précédente note de blog (https://emancipationurbaine.wordpress.com/2011/12/10/le-lieu-du-ban/), le processus qui a amené les banlieues populaires à devenir des lieux de ségrégation et de bannissement pour les plus pauvres, nous allons voir qu’en ce qui concerne les plus riches, ces derniers ont une manière particulière d’occuper l’espace. La manière d’habiter un lieu n’est pas neutre politiquement, l’aménagement spatial est une « projection au sol des rapports sociaux », c’est à dire que l’endroit où l’on habite traduit d’une manière la position sociale que l’on occupe dans la société.

Alors que les plus pauvres sont rejetés de plus en plus loin du cœur historique, les plus riches profitent des opérations de renouvellement urbain des centres villes. Ce processus de « gentrification » entraine une augmentation très forte des prix de l’immobilier dans ces zones, augmentation qui rend impossible l’installation d’individus issus des classes populaires de plus en plus précarisées. Ces inégalités spatiales ne sont pas le fruit du hasard mais de raisons politiques : une recherche de ségrégation volontaire de la part de la bourgeoisie.

La recherche permanente de l’entre soi doit être une garantie, pour l’oligarchie dominante, de perpétuer sa domination par la reproduction sociale. En effet, pouvoir choisir sa ville ou son quartier d’habitation (luxe que de moins en moins d’individus peuvent s’offrir) permet de choisir ses voisins et les fréquentations de ses enfants. Derrière l’idée de préserver son « milieu de vie », il y a la volonté de sélectionner son environnement social. Sélection qui est faite par le niveau des revenus qui sont nécessaires pour accéder au logement.

Cette proximité des bourgeois avec leurs semblables permet de « mobiliser les réseaux » et créer ainsi une véritable solidarité de classe. Cette solidarité est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de se mobiliser contre des projets qui mettent en danger, directement ou indirectement, leurs intérêts. Le plus caricatural est la mobilisation contre la construction de logements sociaux à proximité des foyers de l’oligarchie. Quand la bourgeoisie s’organise dans une lutte sociale c’est pour empêcher la construction de logement HLM à proximité. Et pour éviter d’avoir à respecter l’article 55 de la loi SRU (article qui rend obligatoire la construction de 20% de logements sociaux) l’oligarchie fait preuve de nombreux stratagèmes : si certaines communes, comme Neuilly sur Seine préfèrent payer des (trop faible) amendes, d’autres profitent d’avoir comme voisine des communes populaires avec un taux de logement social dépassant fréquemment 50% pour s’abstenir de leurs obligations. Les amendes apparaissent comme le prix à payer pour se protéger de la proximité des plus pauvres.

La solidarité bourgeoise apparaît aussi dans les règles stricte qu’elle s’impose pour garantir la valeur d’usage et la valeur marchande du bien immobilier. Cette forme d’autocontrôle est particulièrement palpable dans les espaces surveillés des « gated community ». Cette forme de quartier résidentiel qui prend son essor aux Etats-Unis dans les années 1990 se définit comme un quartier complètement fermé sur lui même, « sécurisé » par des clôtures, barrières et gardes à l’entrée. Il est impossible d’y rentrer si un des propriétaires n’a pas donné l’autorisation au gardien. La Villa Montmorency, villa « refuge de nombreuses riches personnalités », dans les 16ème arrondissement de Paris est l’archétype des quartiers résidentiels fermés de l’entre soi bourgeois.

Alors que le terme de ghetto est souvent utilisé pour désigner des territoires en déshérence où vivent les populations les plus précaires, nous pouvons voir que les espaces bourgeois sont finalement bien plus homogènes socialement. Dans la même idée, la lutte des classes n’a pas été abandonnée par la bourgeoisie qui n’hésite pas à se mobiliser, et à parler comme un seul homme, pour défendre leurs intérêts. Warren Buffet, milliardaire américain, énonçait avec un cynisme inouï que « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». Il est important que nous agissions pour revendiquer un meilleur partage des richesses. Prenons exemple sur la bourgeoisie, non pas pour leur mode de consommation mortifère, mais sur leur façon de s’organiser pour défendre leurs intérêts de classe.