L’espace public : terrain de lutte des expressions citoyennes

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Une chose est certaine, au Parti de Gauche les talents ne manquent pas ! Devant ce constat, j’inaugure aujourd’hui, et de la même manière que les copains de l’Art et la Manière il y a déjà quelques mois (mais ces gens là sont des avant-gardistes rêveurs), l’invitation sur le blog. J’ai donc le privilège d’accueillir Selin Ersoy, membre du Bureau national et chargée des questions d’urbanisme dans la commission Organisation et aménagement du territoire avec un article sur la réappropriation militante des espaces publics qui, en plus, vient compléter à merveille celui-ci. Bonne lecture.

Difficile de parler d’espace public sans aborder mille sujets. Celui de l’espace public comme lieu de visibilité est pourtant primordial pour un-e militant-e, quelque soit son bord. Il en découle une étroite relation entre le type de lieu, l’acteur humain qui utilise l’espace public et la forme que prend son expression citoyenne. Entre les rues, trottoirs, dalles, allées, places publiques, parcs, avenues et boulevards, le choix est grand pour les lieux de visibilité. L’espace public est l’endroit où se rencontrent le/la militant-e politique, l’associatif-ve, le/la délinquant-e, l’artiste ou tout simplement le/la passant-e. Enfin, les expressions citoyennes sur cet espace public sont multiples, que ce soit par le tag, l’affiche ou bien l’autocollant.

L’expression, c’est d’abord un message. Et un message, c’est une information. L’espace public est un support à la disposition de chacun (autant que les réseaux sociaux aujourd’hui) pour faire passer un message. Les médias habituels (presse, radio, télévision) ne jouent pas leur rôle de transmission d’information (cf. le film Les Nouveaux Chiens de Garde de G. Balbastre et Y. Kergoat). L’espace public est un outil qui assure la visibilité du message et son ubiquité. La fréquence de ce dernier (selon la quantité d’affiches posées sur les panneaux d’affichages ou à la sauvage, les autocollants collés sur les poteaux, les arrêts de bus et les panneaux de signalisation, etc.) non seulement témoigne de l’activité des militant-e-s qui sont derrière ce message mais aussi entraîne plusieurs effets. L’impact premier est qu’une trace est laissée et une trace qui apparaît à plusieurs reprises devant nos yeux reste dans notre esprit. Nous pouvons en être indifférent-e (affiches publicitaires ou pour divers événements), nous pouvons aimer le message (des autocollants du collectif Anti-fa ou bien une affiche pour la Marche du 5 mai qui n’a toujours pas été recouverte ni arrachée un mois après l’événement), ou nous pouvons être exaspéré-e-s (une affiche de la Manif pour Tous encore visible).
Leur visibilité marque une forme de territorialisation et d’appropriation de l’espace où leur trace a été laissée. L’énergie que nous avons, militant-e-s de gauche, ne doit pas être dépensée en vain, mais il est important de ne pas laisser l’espace public à des mains et des pensées néfastes pour notre société et notre espace public. Ce n’est pas dans une ambiance de crainte et de tensions où la haine et la méfiance sont prônées par certain-e-s que les citoyen-ne-s peuvent vivre ni s’émanciper dans l’espace public. La raison à cela est que celui-ci n’appartient à personne d’autre qu’à l’ensemble de la société, et non à un groupe d’individus particuliers.

Faire du collage, de l’autocollage ou des pochoirs est une manière de modeler l’espace public. La question est de savoir à quelle image nous le voulons modeler. Car l’image que l’espace public renvoie est celle de l’expression citoyenne. Les quêtes de visibilité et d’appropriation spatiale momentanées ont d’autres finalités que de promouvoir un seul message. Aujourd’hui, l’espace public est utilisé pour transmettre et modeler une image de la société voulue, et notamment la société, que, nous, militant-e-s de gauche, voulons voir émerger. Et c’est d’autant plus un enjeu dans le processus de Révolution citoyenne et de construction d’une constituante. Il y a une grande différence entre un autocollant qui dit « Vivre heureux, sans eux » et un autocollant qui dit « Egalité pour tous ». Le premier encourage la marginalisation de citoyen-ne-s sciemment visés, non seulement dans les rapports sociaux, mais aussi dans l’espace. Le second quant à lui prône la tolérance et l’absence de différence si ce n’est qu’elle est commune et égale justement à tou-te-s. Et les exemples ne manquent pas.

L’espace public est ce qu’il a toujours été, un terrain de lutte. Quand certains font avancer leurs expressions citoyennes d’une rue, de quelques lampadaires ou panneaux d’affichage, d’autres reculent. Ce processus d’allers et de retours des messages est ce qui impacte la territorialisation de l’expression citoyenne. Laisser un pan de terrain à des adversaires, c’est laisser leur message se répandre et prendre de la place. Et cette visibilité continue et fréquente rend les messages en question quotidiens, normaux, et ne choquent pas, si bien qu’ils définissent l’identité et le caractère d’un lieu, d’une rue, d’un quartier. C’est ainsi que certains sont considérés plutôt gauchistes, anar’, de droite ou de fachos, et les habitant-e-s en viennent à ne plus être étonné-e-s de voir tel ou tel type de message (de gauche ou de droite) dans leurs rues quand ceux-ci deviennent habituels.

Le marquage d’un lieu public est décisif pour la transmission d’un message et d’une information. Si la bataille se fait dans les idées et les arguments, elle se fait aussi sur le terrain et dans l’espace public. Ce dernier est une « fabrique des opinions » (expression de T. Paquot dans son ouvrage L’espace public), un lieu de publicité des expressions citoyennes et de construction de la société, et un terrain de lutte.

Selin Ersoy membre du Bureau national du PG et chargée des questions d’urbanisme dans la commission Organisation et aménagement du territoire

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L’appropriation populaire pour régénérer espace public

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L’espace public urbain est créateur d’émotions et de fantasmes divers. Lieu de croisements, de rencontres et d’échanges il nourrit les représentations collectives des habitant-e-s. Or ces représentations sont souvent faiblement nuancées : soit « l’espace » est considéré majoritairement par la population comme positif, c’est-à-dire qu’il est « bien vu » et « agréable », soit négatif quand il souffre d’une stigmatisation, lorsqu’il est « mal fréquenté » et semble dangereux à celui ou celle qui souhaite s’y aventurer de jour comme de nuit. Parce qu’il dépend en grande partie de l’appropriation individuelle et collective des individus (non prévisible à l’avance), l’aménagement d’un espace public urbain est souvent un élément difficile à prendre en compte dans les opérations d’urbanisme.

La perception des individu-e-s de leur lieu de vie est un élément primordial dans la construction de leur sensation de bien être. Ce constat est par ailleurs vérifié par le marché de l’immobilier. A « toutes choses égales par ailleurs », vivre à proximité d’un espace public de bonne qualité, sur lequel de nombreux soins sont apportés, apporte une véritable plus-value financière, non négligeable par rapport à un même type d’habitation qui serait, pour sa part, situé non loin d’un espace public anxiogène, non entretenu et « mal fréquenté ». Les images positives ou négatives d’un espace sont soumises à un effet de réverbération qui, comme un écho à travers les montagnes, est répété, déformé et souvent accentué par le bouche-à-oreille et les médias. Les individus les plus fragiles par rapport au « sentiment d’insécurité » sont également les plus sensibles aux discours dégradants et ont tendance à les sur-interpréter.

La réussite de la réalisation d’un espace public urbain dépend donc autant de sa qualité que de l’image donnée par celui-ci, cette dernière étant principalement la conséquence de son appropriation par les habitants. Or en matière d’appropriation la planification précise et rigide dans la définition des différentes fonctions a trop souvent montrée son inefficacité. Nous avons tous en tête ces grands espaces dépourvus de vie car réservés à la circulation rapide des piétons, dans lesquels la peur de la « mauvaise appropriation » (les SDF ou les « bandes de jeunes à capuche » sont particulièrement visés) a rendu tout arrêt impossible par une absence d’endroit ou s’asseoir, rendus anxiogènes et sans fréquentation. A l’opposé de cette manière d’aménager l’espace devront nous pas plutôt laisser aux principaux intéressés (habitant-e-s, travailleur-e-s) le soin de « ménager » l’espace comme ils ou elles le souhaitent en leur laissant la définition des fonctions de chaque espace partagé de la ville ?

Cette façon novatrice et plus démocratique d’aménager l’espace peut s’appuyer sur des éléments et des espaces naturels et paysagers. En effets, au lieu de les considérer comme des « zones sanctuarisées », des réservoirs intouchables de biodiversité cherchons plutôt à les utiliser comme espaces publics valorisant pour l’ensemble de la ville. Cela suppose d’ouvrir les espaces naturels aux individu-e-s grâce à des cheminements adaptés et respectueux de l’environnement mais aussi, d’une autre manière, de laisser la nature prendre possession des espaces publics existants d’une façon plus ou moins anarchique. Si cette proposition semble encore inconcevable pour certains urbanistes encore trop marqués par une pensée hygiénistes et rationalistes pour qui « rien ne doit dépasser », l’idée de faire pénétrer la nature en ville se développe dans les idées et les pratiques.

L’espace public fantasmé comme lieu de tous les dangers a besoin de verdure pour se pacifier. Loin d’être une lubie d’environnementaliste béat, lier les questions d’aménagement urbain et de valorisation des espaces naturels cherche à améliorer l’existence quotidienne des femmes et des hommes souvent condamné-e-s à subir leur environnement proche dégradé, et s’inscrit pleinement dans une démarche écosocialiste appliqué à des principes d’aménagement. Enfin, terminons sur un avertissement : cette (ré)appropriation sociale par les citoyennes et citoyens d’un espace public de meilleure qualité et plus vivable doit se prémunir contre toute forme de privatisation, qu’elle soit directe via un contrôle des fréquentations (le « vigile » est l’indicateur privilégié du degré de privatisation) ou indirecte à travers la publicité, qui dépossède et aliène les citoyen-ne-s.


Comment les marchands façonnent l’espace public

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Les marchands ont façonnés les villes telles que nous les connaissons aujourd’hui. Parce que la présence marchande permettait les relations avec l’extérieur, la découverte de nouvelles cultures, de nouveaux produits, etc., les « villes riches » actuelles sont le plus souvent celles qui avaient sur leurs territoires les commerces les plus développés. Les marchands créaient « de fait » des espaces publics où fourmillaient les individus et les rencontres.

Les commerces dits de « proximité » s’inscrivent dans cet héritage du commerce comme créateur de lien social mais tendant aujourd’hui à disparaître (notamment dans les communes périurbaines) au profit de grandes zones commerciales. Or si le premier favorise l’utilisation de l’espace public le deuxième en est la négation. En effet, dans les centres villes « classiques », le chaland visite des espaces privés qui sont séparés par des espaces publics où l’accès est libre tandis que dans les centres commerciaux de périphérie, l’espace public n’existe pas, seul existe un espace privé dont l’usage s’apparente à un usage public. Ces deux formes de commerces s’opposent complètement. Le premier favorise le lien social, notamment via la relation de proximité entre le commerçant et le client, le deuxième est impersonnel et uniformise l’acte de consommation. Malgré une présence importante de visiteurs, les relations sont froides et distantes. Le centre commercial situé en périphérie des villes, apparaît pour les habitants des zones urbaines marginales comme une façon simple et rapide de faire ses courses, en raison notamment des facilités de stationnements que l’on ne trouve pas dans les centres villes.

Ce développement de zones commerciales érode les espaces publics des centres villes pour offrir une alternative bien différente. Alors que ceux qui disparaissent s’étaient bâtis au cours de longues années, chacun ayant une identité particulière, fruits de l’histoire régionale, les centres commerciaux sont artificiels et standardisés. Les formes urbaines et architecturales, extérieures comme intérieures, inspirées des « malls » américains, sont reconnaissables et visibles dans de nombreux pays occidentaux. L’artificialisation des espaces publics est la conséquence de la « marchandisation » de ceux-ci. En effet, derrière l’aménagement d’espaces commerciaux il n’y a pas seulement l’idée de vendre un produit ou un service mais également de promouvoir un style de vie particulier. Ce sont les marques internationales du commerce qui vont faire un espace public « adapté à leurs activités ».

L’autre méthode d’appropriation des espaces publics par les marchands semble d’avantage connue que celle décrite précédemment, il s’agit de la publicité. Aujourd’hui, à l’époque de la consommation de masse, la publicité est très présente dans l’espace public et a des effets sur ce dernier. La fréquentation d’un espace public, et notamment par les piétons apparaît comme une aubaine pour les publicitaires qui veulent profiter de la rêverie des visiteurs pour faire connaître leur message. Chaque surface de l’espace, y compris du mobilier urbain, est susceptible d’accueillir un message publicitaire. Or cette situation aliène l’individu en le matraquant quotidiennement de slogans. S’il est possible de parler de privatisation des espaces publics par la publicité, c’est également en raison du fait que l’expression politique à l’intérieur de ceux-ci devient de plus en plus difficile. Parallèlement au développement des formes publicitaires toujours plus variées, les possibilités de manifestation politique dans l’espace public se restreignent par une sévérité accrue des pouvoirs publics lorsqu’il s’agit de donner des autorisations.

L’exploitation par les marchands de l’espace public est donc une remise en cause de celui-ci. Cette forme de privatisation a pour conséquence, notamment dans les communes périurbaines, la déperdition des centres villes au profit des zones commerciales de périphérie, mais aussi une artificialisation et une standardisation des villes et des comportements. Enfin, c’est également la dimension politique qui s’ébranle car celle-ci est jugée trop peux compatible avec les modes de vie promus par les publicitaires. L’essence même d’un espace public urbain recule à mesure que les marchands s’approprient l’espace. Il apparaît souvent difficile de s’asseoir en dehors d’un café pour profiter d’un espace public et il apparaît inutile de se poser la question de la liberté d’accès à celui-ci.


La ville des marchands

Pour fonctionner et perdurer le système capitaliste doit être sans arrêt à l’affut de nouveaux marchés à conquérir. Les villes n’échappent pas à l’appétit des prédateurs marchands qui cherchent à transformer le moindre recoin de celles-ci en une source de profit. Je vais tenter avec cet article de donner quelques pistes de réflexions mais elles sont loin d’être exhaustives, je tacherais par la suite de développer plus précisément certains points dans des articles spécifiques.

Le marché du logement est concernant la ville, la partie la plus visible du système capitaliste. En traduisant spatialement les inégalités sociales c’est le mode de production qui est offert à la vue de tous. Le choix de tel ou tel lieu d’habitation par un ménage va dépendre avant tout de leurs revenus et des choix qu’ils permettent. Le marché du logement est fortement ségrégatif car il cantonne les plus pauvres dans certains quartiers et les riches dans d’autres. Si la ville ne produit pas en elle même les conditions sociales des individus, elle peut contribuer à favoriser l’accumulation des handicaps de ceux qui sont déjà les plus fragiles. Ce marquage territorial nous éloigne d’une nécessaire mixité sociale, impossible à réaliser si on laisse le marché libre car par exemple la spéculation immobilière sur certains centres villes empêche l’accès de ceux-ci aux plus démunis (voire les expulses de ces derniers).

Or si le règne des marchands par le marché immobilier est bien connu, il existe en revanche d’autre forme de domination plus subtile du système capitaliste sur la ville. Il est de plus en plus difficile de se promener en ville sans croiser un signe marchand ou une publicité quelconque. La fréquente répétition des incitations publicitaires est fortement aliénante pour l’individu. Même s’il ne se sent pas directement touché par le message, ce dernier intègre son inconscient et son mode de vie. Alors que le Monde est malade du productivisme il serait peut être temps de se questionner sur l’impact de la publicité dans notre société (et notamment sur les enfants) pour ensuite chercher à limiter son emprise. De plus le développement des centres commerciaux en périphérie des villes contribue à « marchandiser » les rapports sociaux. Paradoxalement ces périphéries commerciales deviennent de véritables centres au dépend des anciens qui perdent de leur affluence. Cela entraine une destruction de tout particularisme local et une homogénéisation des lieux : tous les centres commerciaux se ressemblent et vendent les mêmes « expériences » de vie, l’accès à l’espace public n’existe plus que part l’acte de consommation.

Alors que les fonctions dites « régaliennes » parce qu’elles étaient assurées par l’Etat ont permis le développement du capitalisme (en protégeant la propriété privé), il se développe dans nos villes de plus en plus une politique sécuritaire privé. Mettre en avant la lutte contre « l’insécurité » (alors que l’on ne parle quasiment jamais de l’insécurité sociale) a permis de faire émerger dans la tête des gens l’idée qu’il faille s’enfermer pour se protéger. Les enclaves résidentielles sécurisées privées se sont beaucoup développées aux Etats-Unis et commencent à apparaître un peu partout en Europe et en France notamment. Il se développe aussi des brigades privées de maintien de l’ordre, comme par exemple le GIPS (Groupement Parisien inter-bailleur de surveillance)  qui prennent peu à peu la place de la police nationale sur certaines zones et certaines heures de la nuit (voir article d’Emmanuel Daniel http://www.slate.fr/story/48859/securite-police-privee ).

Ces quelques exemples permettent d’appréhender les évolutions que connaissent nos sociétés urbaines. Ce n’est en revanche, et heureusement, pas le seul chemin que nous pouvons suivre. Nous pouvons par exemple (re)penser la gratuité des services publics. Si c’est au service public de transport auxquels nous pensons dans un premier temps (pour des raisons évidentes de  protection de l’environnement et de sortie des énergies carbonées pour ne citer que ça), nous pouvons étendre notre réflexion sur l’ensemble des services et des équipements culturels. Rendre gratuits l’accès à certains équipements doit permettre d’augmenter leur fréquentation et de garantir un accès réel à toutes et tous. La gratuité des services publiques serait une façon de résister aux privatisations qui entrainent une augmentation des inégalités, entre les régions, les villes, les quartiers et les individus.