Et si on supprimait la Politique de la ville ?

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Les député-e-s ont approuvé mercredi 27 novembre en première lecture le projet de loi “Ville et cohésion urbaine”, présenté par François Lamy, réformant la Politique de la ville. L’abstention des députés Front de Gauche sur ce texte apparaît être une position tout à fait pertinente tant ce texte, sans être particulièrement mauvais, n’est absolument pas à la hauteur des enjeux économiques, sociaux et écologiques auxquels sont confrontés les quartiers dit “prioritaires”. Encore une fois, derrière les ambitions politiques affichées de faire “différent”, de mettre en œuvre le “changement”, c’est la continuité qui prévaut, la répétition des pratiques initiées par les socialistes dans les années 1980 et mises en œuvre alternativement par les socio-démocrates (devenus libéraux) et la droite. Rien de révolutionnaire donc pour cette nouvelle réforme.

Mais comment pourrait elle l’être alors qu’il est toujours privilégiée l’idée que les problèmes socio-économiques rencontrés dans les banlieues ne peuvent être réglés qu’en intervenant sur ces quartiers ? Développer un regard géographique d’échelle restreinte, sur un quartier ou une ville, empêche d’avoir une vision entière et systémique. Autrement dit, observer les inégalités sociales en partant des banlieues permet d’éviter d’avoir à s’interroger sur les conséquences néfastes globales du système capitaliste, visibles sur l’ensemble du territoire national, mais exacerbées dans les quartiers populaires et certaines zones rurales (le taux de pauvreté est 3 fois supérieur et le taux de chômage 2,5 fois plus élevé).

Le projet de loi fait mine de mettre en œuvre un véritable changement en prescrivant des modifications marginales : changement de la liste et diminution (le gouvernement reste austéritaire) du nombre de quartiers concernés, définition d’un unique critère de pauvreté pour le choix de ces derniers, pilotage des nouveaux contrats par les intercommunalités (au lieux des communes), création des “conseils de citoyens”, lancement d’un nouveau programme de renouvellement urbain, etc. Bref, rien de bien novateur. La plus grosse nouveauté s’apparente malheureusement à une hypocrisie, il s’agit de la mobilisation du “droit commun”.

Alors que cette idée semblerait être une bonne solution sur le papier, elle est parfaitement hypocrite dans le cadre actuel de la politique menée par le gouvernement de contraction de la dépense publique. Quels crédits de droit commun, c’est à dire ceux accordés par les différents ministères concernés par les actions (par exemple le ministère de l’éducation, de la justice, de l’économie sociale et solidaire, etc.), peuvent bien être mobilisés alors que le climat actuel est celui de la fermeture des vannes budgétaires (sauf pour les grandes entreprises qui profitent de la générosité du gouvernement Ayrault et du Président de la République) ?

De plus, si une forme de mobilisation des politiques de droit commun, comme pourrait l’envisager un gouvernement du Front de gauche, aurait comme conséquence de changer la vision que l’on porte sur les quartiers populaires, en “normalisant” le regard que l’on porte sur ceux-ci, le “droit commun” du gouvernement participe, au contraire, à leur stigmatisation. En effet, celui-ci repose toujours sur la définition d’une géographie stigmatisante pour les bénéficiaires, avec les conséquences négatives que cela peut avoir en matière de recherche d’emploi, d’attractivité du quartier et de “honte” d’y habiter ressentie par les habitant-e-s.

Le principal travers de la Politique de la ville est de contribuer à considérer les quartiers où elle intervient comme des enclaves où s’expriment des problématiques spécifiques alors qu’ils sont, à l’inverse, des révélateurs des conséquences humaines générale du système capitaliste. Depuis 30 ans les réformes successives ont toutes eu pour ambition d’en finir avec la question des “banlieues à problèmes”. Aujourd’hui plus personne ne se fait d’illusions, et pourtant ça continue comme avant.

La meilleure façon de rendre efficace la politique de la ville serait de supprimer la politique de la ville. Il ne s’agit pas, comme le souhaiterait les plus libéraux, d’arrêter de soutenir les associations intervenant sur ces quartiers ou d’empêcher toutes mesures de rénovation urbaine et de désenclavement, mais au contraire de mener une politique volontariste de partage des richesses pour refaire circuler le produit de la prospérité nationale et réduire le chômage, maladie endémique, notamment chez les jeunes. Nous ne devons pas avoir une vision “angélique” en croyant pouvoir supprimer la misère de tous les quartiers, mais nous devons permettre à ceux-ci de faire valoir leur rapport de force et d’exprimer leurs potentialités propres. Le paternalisme protecteur et stigmatisant n’est jamais la solution, alors que la démocratie et la répartition des richesses en font partie.

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A trop vouloir sécuriser l’espace public

La sécurité est une condition qui doit être garantie à tous les individus. Celle-ci est par ailleurs énoncée dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 comme un des principes politiques, économiques et sociaux « particulièrement nécessaire à notre temps ». La sécurité est une des conditions premières pour qu’il y est une société. C’est notamment ce qu’ont théorisé les philosophes Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau et John Locke aux 17ème et 18ème siècles, considérant que la sécurité est l’objet même de l’engagement en société. Or si personne ne remet en cause le fait que les espaces publics doivent garantir la sureté et être des territoires où l’on respecte la loi, il existe différente façon de concevoir un espace public sécurisé et les méthodes mises en place sont souvent peu adaptées à la sauvegarde de l’essence des espaces publics.

Il apparaît d’abord nécessaire de faire un constat. Concernant les faits les espaces publics sont de plus en plus sûrs, même si les individus n’en ont pas conscience : les atteintes personnelles « tout venant » ainsi que les vols « sans violence » ont fortement baissés depuis le début des années 1990 et concernent des territoires et des temps sociaux très déterminés. La question de la sécurité des espaces publics relève donc avant tout d’une question de sensation des individus. Les médias parlent couramment pour désigner la désigner de « sentiment d’insécurité ». Comme l’insécurité est avant tout un sentiment, la réduire demande de prendre en compte les ressentis des individus pour agir sur les représentations, en favorisant notamment le confort et le bien être. Il est possible de lutter contre l’insécurité dans l’espace urbain en cherchant à concevoir des lieux agréables à vivre et fluides, où l’on accorde à la nature une place importante, à la place des lieux anxiogènes dont l’unique objectif est de favoriser l’accélération des flux.

De plus il revient de rappeler que l’insécurité est avant tout liée à des conditions sociales défavorables et non pas à l’aménagement et l’urbanisme. Agir sur ce dernier, sans traiter les causes sociales de la délinquance, ne faites que repousser le problème à d’autres endroits (peut être moins visibles). Néanmoins les aménageurs cherchent de plus en plus à garantir la sécurité dans l’espace public via une forme d’urbanisme particulière dite de « prévention situationnelle ». Ce modèle théorique est originaire de Grande Bretagne mais s’est d’abord développé aux États-Unis. Il ne cherche pas à améliorer la société pour empêcher le crime, mais à aménager l’espace pour le rendre plus difficile. Or si cette méthode est de plus en plus utilisée par les pouvoirs publics c’est que ceux-ci en tirent un avantage politique indéniable auprès des électeurs car ils montrent un dynamisme dans l’action sans avoir à traiter des problèmes de fonds.

Mais à trop vouloir sécuriser les espaces publics c’est l’inverse qui se produit car ceux-ci sont rendus inhumains. Si ces méthodes peuvent rassurer quelques individus elles fragilisent dans l’ensemble l’espace public et fait disparaître la dimension politique de celui-ci. La recherche effrénée de contrôle de l’ensemble des relations sociales va à l’encontre de la vitalité des espaces publics. A considérer l’autre comme un danger potentiel pour sa propre vie ou pour ses propres biens, c’est la notion même de confiance, fondement des sociétés humaines, qui s’écroule. Faire société demande des relations sociales pacifiées, mais des relations sociales réelles, or c’est dans l’espace public que celles-ci sont le mieux à même de se faire.

Enfin, garantir la sécurité d’un espace public passe par une fréquentation importante de celui-ci. Or pour cela, il faut d’abord donner envie aux individus de le faire. La sécurisation excessive des espaces publics paraît donc inadaptées à la valorisation de l’espace public et entraine également une disparition progressive de sa fonction politique, fonction souvent jugée déviante et potentiellement conflictuelle par les pouvoirs publics. Ne tombons pas dans le piège de la droite qui veut dépolitiser l’espace public en mettant en avant le spectre de l’insécurité, la meilleure réponse est politique et doit agir pour le partage des richesses, seule réponse concrète aux problèmes sociaux !