(Re)faire la ville sur la ville

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N’en déplaise aux partisans de l’immobilisme en matière d’aménagement, et en particulier à ceux qui, sous couvert de vouloir protéger l’environnement, pensent avant tout à protéger leur propre cadre de vie ; aux plus prompts à se lever voire s’insurger, prenant comme prétexte le refus des « densités », pour ne pas à avoir à affirmer haut et fort qu’ils sont effrayés par l’idée d’avoir des « pauvres » à proximité de chez eux (la préservation de la valeur foncière est un vrai carburant à mobilisation) ; nous devons répondre à une pénurie grave de logements. Nous devons donc construire dense et nous devons construire en recherchant autant que possible la mixité sociale. Répondre à l’impératif conséquent de construction de logements (500 000 logements par an à construire sur l’ensemble du territoire national et 70 000 rien que dans la région parisienne), et d’équipements publics correspondants, nécessite de mettre en œuvre une stratégie planificatrice, reposant sur un volontarisme politique marqué afin d’éviter l’étalement urbain, véritable fléau qui est aujourd’hui la cause de la disparition d’un département en France tous les 7 ans et dont le rythme s’accélère continuellement. La reconversion des espaces en friches, abandonnés ou inutilisés, peut aujourd’hui permettre d’apporter une première solution à cet objectif sans avoir à recourir au grignotage de terres agricoles.

Au-delà de quelques opérations particulièrement mises en avant, véritables vitrines de communication pour les élu-e-s locaux et les pouvoirs publics : dans mon département, en Essonne, c’est notamment le cas du quartier Clause-Bois Badeau à Brétigny-sur-Orge, « éco-quartier » construit sur une ancienne friche agro-industrielle, où du quartier des Docks à Ris Orangis, réalisé sur une ancienne friche militaire et industrielle (en éjectant le squat artistique implanté depuis 30 ans dont il restera le clip de la chanson Mala Vida de la Mano Negra), il s’agit de recourir à plus grande échelle à cette forme d’urbanisation qui ne minéralise pas d’avantage les territoires. Il n’est donc pas question de bétonner « encore plus » mais de mettre en œuvre les moyens d’améliorer le « rendement urbain » des espaces existants, c’est-à-dire de les optimiser. Cela passe par des destructions et reconstructions mais ce n’est pas le seul outil. Il est, par exemple, également possible de rénover les logements qui sont des passoires énergétiques, de réquisitionner les logements vacants ou d’utiliser, pour un temps donné et limité, des locaux industriels à toutes autres fonctions que celles prévues à l’origine. Cette dernière solution a été mise en œuvre à Viry-Châtillon par la Communauté d’agglomération des Lacs de l’Essonne, en réhabilitant une ancienne usine pour organiser des actions culturelles et des évènements divers.

Seuls des élu-e-s combatif-ve-s peuvent développer ce type d’actions politiques, car seuls des élu-e-s combatif-ve-s sont capables de résister aux pressions des promoteurs, pour qui la reconversion est un coût supplémentaire dans leur plan de financement (sauf dans les hyper-centres très bien desservis par les réseaux de transport en commun), alors que les marges financières sont beaucoup plus importante dans le diffus et en extension, et certain-e-s individu-e-s déployant des comportements NIMBY (« Not In My BackYard ») et considérant leur voisinage comme une « chasse gardée ». Contre l’expression, souvent pressante, des intérêts particuliers du petit nombre, l’élu-e doit tenir le cap de l’intérêt général. L’opposition aux reconversions urbaines est même dans certains cas portée par des professionnels de l’aménagement et de l’architecture qui survalorisent le patrimoine (surtout quand ils ont participé à l’élaboration de celui-ci) au détriment du vécu des habitant-e-s. L’architecte Paul Chemetov s’est par exemple opposé vivement à la destruction d’un immeuble, qu’il avait dessiné dans la commune de Courcouronnes dans l’Essonne, avant d’être débouté en première instance (mais il a fait appel de cette décision).

Sans, pour autant, défendre la « table rase » absolue et appliquée aveuglement, la mystification du patrimoine bâti apparait trop souvent comme un frein à la reconversion. Cependant, les urbanistes, architectes, promoteurs et politiques soumis-e-s à ces derniers, n’hésitent pas à détruire lorsque le patrimoine « n’est pas le leur ». Parce qu’elles se sont faites sur des ensembles d’habitats collectifs, où vivaient des habitant-e-s de classes populaires, les opérations de renouvellement urbain dans le cadre de la Politique de la ville (financées en partie par l’ANRU) n’ont pas données lieux à des mobilisations massives, des procédures juridiques et des reports de projets. En matière d’habitat et de cadre de vie, le patrimoine des pauvres n’a pas la même valeur que celui des riches. Or les opérations de renouvellement urbain, et notamment lorsqu’elles ont été coproduites avec les habitant-e-s des quartiers concernés, ont été les seuls exemples de mises en œuvre planifiées et à grandes échelles de stratégies de reconversion de territoires en difficultés. La reconversion urbaine est donc un véritable outil efficace de planification écologique pour les territoires, pour développer du logement et pour corriger les défauts en termes de mixité sociale et fonctionnelle, à condition qu’elle soit démocratique et coupée de toute logique financière et de spéculation. C’est malheureusement rarement le cas aujourd’hui.

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La proximité pour l’Université

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J’ai déjà eu l’occasion de raconter, il y a déjà près d’un an et demi, en quoi mon (long) passage dans une université « de banlieue » avait été plaisant, et finalement loin des clichés que l’on peut entendre régulièrement, et malheureusement, souvent colportés par certain-e-s enseignant-e-s de lycée. Mes études universitaires à l’Université d’Évry m’ont données tout ce que je pouvais attendre d’un établissement d’enseignement supérieur : des conditions relativement bonne d’étude (mais toujours à améliorer), des professeur-e-s et enseignant-e-s le plus souvent compétent-e-s et passionné-e-s et des réseaux de socialisations qui m’ont permis d’approfondir ma conscience politique.

La quasi-totalité des universités dites « de proximités », car situées dans un bassin de vie relativement éloigné des grandes métropoles, ont pour usagers principaux les habitant-e-s des environs. A l’inverse des universités situées au cœur des métropoles qui ratissent beaucoup plus large en matière de public. Les universités de proximités sont en quelques sorte la traduction en actes de l’ouverture de l’enseignement supérieur, de sa démocratisation,  à toutes et tous car elles réduisent la première barrière à la réalisation d’études supérieures : la barrière physique.

Permettre plus facilement aux classes populaires de franchir la barrière physique de l’entrée à l’Université permet de réduire l’effet « d’autocensure » qui fait que les moins disposés, à priori, à réaliser des études supérieures, se découragent plus vite que les autres à devoir faire des dizaines de kilomètres de transports par jour pour étudier. En réduisant la distance physique c’est également la distance symbolique qui est atténuée. Lorsque l’université est à proximité directe de l’habitat, du quartier, de ceux qui la fréquentent, et non au cœur d’un quartier chic parisien, il est plus aisé de l’assimiler comme faisant partie de son quotidien, de s’imaginer un jour y mettre les pieds. Alors qu’il est bon ton, dans les médias de masse, de pointer la « médiocrité » de l’Université française, et en particulier en commentant les taux de réussite en licence des classes populaires, il serait pertinent de réfléchir aux conditions matérielles pour garantir la réussite de ceux-ci.

Mais la présence d’une université (et même lorsqu’il s’agit d’une simple antenne universitaire de petite taille)  sur un territoire est également un véritable moteur pour ce dernier. La mobilisation d’il y a quelques semaines du personnel, des étudiant-e-s et enseignant-e-s, soutenus par quelques élu-e-s locaux, contre la fermeture de l’antenne universitaire de Béziers témoigne de cette crainte de voir disparaitre une tranche de vie amenée par l’établissement d’enseignement supérieur et ses usagers quotidiens. Pour un quartier, une ville, une intercommunalité et même un bassin de vie, disposer d’une université sur son territoire c’est profiter d’une mixité sociale et fonctionnelle. C’est disposer d’un véritable équipement structurant à partir duquel peut se concevoir l’aménagement qui prend en compte les différentes échelles. Encore plus que dans celles des grandes métropoles, les universités de proximités sont de véritables lieux de brassage social qui contribuent, dans une société qui a tendance à s’individualiser, au développement d’une urbanité.

Or la logique d’austérité à l’Université mise en place par la droite et Valérie Pécresse à partir de 2007 avec la loi LRU « relatives aux libertés et responsabilités des universités » (sic) et confirmée dès 2012 par la ministre solférinienne Geneviève Fioraso et sa loi dite « LRU 2 », pousse fortement à la mutualisation des structures universitaires. En plaçant le couteau budgétaire sous la gorge des universités devenues autonomes, celles-ci n’ont d’autres choix que de se grouper à d’autres plus importantes ou disparaitre. Cela se concrétise inéluctablement par une fermeture des établissements les plus petits, les plus fragiles et ceux qui ne sont pas en capacité de lever des fonds privés en masse, bref ceux qui accumulent les dettes et qui ne sont pas jugées assez « rentables » pour les libéraux.

En poussant à la création de campus géants sur le modèle anglo-saxons pour réaliser des économies d’échelles, la logique austéritaire  est une menace pour les petites universités, « à taille humaine », qui sont pourtant de véritables atouts pour la vie de nombreux territoires. Elle est une menace pour les classes populaires, pour ceux qui disposent de peu de capitaux culturels, sociaux et économiques, et pour qui l’éloignement du lieu d’étude est synonyme de nouveaux obstacles à franchir. Alors que les nouvelles technologies de la communication et les moyens de dématérialisation affranchissent de plus en plus des nécessités de regroupement, la constitution de campus géant refermés sur eux-mêmes apparait même comme un contre-sens historique. Le libre marché ne fait décidément pas grand-chose dans le bon sens, ne le laissons plus guider les politiques d’aménagements universitaires et soutenons les universités de proximité.


Et si on supprimait la Politique de la ville ?

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Les député-e-s ont approuvé mercredi 27 novembre en première lecture le projet de loi “Ville et cohésion urbaine”, présenté par François Lamy, réformant la Politique de la ville. L’abstention des députés Front de Gauche sur ce texte apparaît être une position tout à fait pertinente tant ce texte, sans être particulièrement mauvais, n’est absolument pas à la hauteur des enjeux économiques, sociaux et écologiques auxquels sont confrontés les quartiers dit “prioritaires”. Encore une fois, derrière les ambitions politiques affichées de faire “différent”, de mettre en œuvre le “changement”, c’est la continuité qui prévaut, la répétition des pratiques initiées par les socialistes dans les années 1980 et mises en œuvre alternativement par les socio-démocrates (devenus libéraux) et la droite. Rien de révolutionnaire donc pour cette nouvelle réforme.

Mais comment pourrait elle l’être alors qu’il est toujours privilégiée l’idée que les problèmes socio-économiques rencontrés dans les banlieues ne peuvent être réglés qu’en intervenant sur ces quartiers ? Développer un regard géographique d’échelle restreinte, sur un quartier ou une ville, empêche d’avoir une vision entière et systémique. Autrement dit, observer les inégalités sociales en partant des banlieues permet d’éviter d’avoir à s’interroger sur les conséquences néfastes globales du système capitaliste, visibles sur l’ensemble du territoire national, mais exacerbées dans les quartiers populaires et certaines zones rurales (le taux de pauvreté est 3 fois supérieur et le taux de chômage 2,5 fois plus élevé).

Le projet de loi fait mine de mettre en œuvre un véritable changement en prescrivant des modifications marginales : changement de la liste et diminution (le gouvernement reste austéritaire) du nombre de quartiers concernés, définition d’un unique critère de pauvreté pour le choix de ces derniers, pilotage des nouveaux contrats par les intercommunalités (au lieux des communes), création des “conseils de citoyens”, lancement d’un nouveau programme de renouvellement urbain, etc. Bref, rien de bien novateur. La plus grosse nouveauté s’apparente malheureusement à une hypocrisie, il s’agit de la mobilisation du “droit commun”.

Alors que cette idée semblerait être une bonne solution sur le papier, elle est parfaitement hypocrite dans le cadre actuel de la politique menée par le gouvernement de contraction de la dépense publique. Quels crédits de droit commun, c’est à dire ceux accordés par les différents ministères concernés par les actions (par exemple le ministère de l’éducation, de la justice, de l’économie sociale et solidaire, etc.), peuvent bien être mobilisés alors que le climat actuel est celui de la fermeture des vannes budgétaires (sauf pour les grandes entreprises qui profitent de la générosité du gouvernement Ayrault et du Président de la République) ?

De plus, si une forme de mobilisation des politiques de droit commun, comme pourrait l’envisager un gouvernement du Front de gauche, aurait comme conséquence de changer la vision que l’on porte sur les quartiers populaires, en “normalisant” le regard que l’on porte sur ceux-ci, le “droit commun” du gouvernement participe, au contraire, à leur stigmatisation. En effet, celui-ci repose toujours sur la définition d’une géographie stigmatisante pour les bénéficiaires, avec les conséquences négatives que cela peut avoir en matière de recherche d’emploi, d’attractivité du quartier et de “honte” d’y habiter ressentie par les habitant-e-s.

Le principal travers de la Politique de la ville est de contribuer à considérer les quartiers où elle intervient comme des enclaves où s’expriment des problématiques spécifiques alors qu’ils sont, à l’inverse, des révélateurs des conséquences humaines générale du système capitaliste. Depuis 30 ans les réformes successives ont toutes eu pour ambition d’en finir avec la question des “banlieues à problèmes”. Aujourd’hui plus personne ne se fait d’illusions, et pourtant ça continue comme avant.

La meilleure façon de rendre efficace la politique de la ville serait de supprimer la politique de la ville. Il ne s’agit pas, comme le souhaiterait les plus libéraux, d’arrêter de soutenir les associations intervenant sur ces quartiers ou d’empêcher toutes mesures de rénovation urbaine et de désenclavement, mais au contraire de mener une politique volontariste de partage des richesses pour refaire circuler le produit de la prospérité nationale et réduire le chômage, maladie endémique, notamment chez les jeunes. Nous ne devons pas avoir une vision “angélique” en croyant pouvoir supprimer la misère de tous les quartiers, mais nous devons permettre à ceux-ci de faire valoir leur rapport de force et d’exprimer leurs potentialités propres. Le paternalisme protecteur et stigmatisant n’est jamais la solution, alors que la démocratie et la répartition des richesses en font partie.


En Politique de la ville, politique d’austérité

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S’il y a un domaine où il est urgent d’agir, c’est bien celui des quartiers populaires. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui ont, de la manière la plus évidente, signalés leurs envies de changement en votant massivement aux élections présidentielle et législatives pour les candidat-e-s de gauche. Or, encore une fois, le gouvernement solférinien n’est pas à la hauteur des attentes et des enjeux. Le projet de réforme de la Politique de la ville (qui pourrait se définir comme un ensemble coordonné d’actions publiques et crédits spécifiques visant à réduire les inégalités que subissent certains quartiers), présenté le 2 aout 2013 au Conseil des ministres par François Lamy, s’inscrit malheureusement, et comme tant d’autres projets gouvernementaux, dans une démarche d’austérité mortifère pour ces quartiers, subissant des taux de chômage et de pauvreté faramineux, des dégradations des conditions de vie et de santé et d’avantage de situation d’échec scolaire.

Initiées au début des années 1980, la Politique de la ville a connue de nombreuses réformes de plus ou moins grandes ampleurs mais jamais sans grands résultats. L’ambition du ministre délégué à la ville d’en finir avec l’inefficacité n’est évidemment pas contestable, mais l’idéologie socio-libérale sous-jacente ne peut conduire à d’autres choses qu’à l’impuissance. Si la superposition des zonages, accumulés, en même temps que les dispositifs particuliers qui y avaient recours, conduisent à un manque de lisibilité de l’action publique, la simplification ne doit pas se traduire par une baisse des moyens accordés aux différents territoires. Or, en supprimant l’ensemble des anciens zonages (les ZUS, ZRU, ZFU, territoires CUCS, etc.) pour transformer quelques-uns en « Quartiers prioritaires », c’est ce qui est fait par le ministre. Et en matière d’économie, il apparait plus difficile de toucher aux exonérations fiscales des entreprises qu’aux crédits de fonctionnement des associations, premières touchées par les baisses de dotations (qui changent de nom).

Derrière l’affichage « moderniste » d’une remise à jour de la liste des quartiers concernés il s’agit d’abord de rationaliser la dépense au profit de ceux les plus mal en point, au risque d’abandonner tous les autres, pourtant encore souvent très fragiles. Si cette liste n’est pas encore définitive, il est fortement pressenti par le gouvernement de diviser par deux le nombre de quartiers concernés par les crédits spécifiques. De la même manière, le nouveau critère de revenus risque de faire fi des différents « couts de la vie » entre les régions française. Cela confirme ce que nous savions déjà, la « modernisation de l’action publique » a un prix, et ce sont les citoyen-ne-s qui payent.

Si l’objectif économique est critiquable, la méthode l’est également. En effet, l’absence de visibilité concrète concernant la liste des nouveaux « quartiers prioritaires », et la proximité avec les élections municipales, font que sa définition subit de nombreuses tractations et discussions de couloirs entre les édiles concernés et le gouvernement. Celles-ci se faisant avec comme petite musique de fond l’échange de bons procédés et les politicailleries. Les citoyennes et citoyens, pourtant directement concernés, car vivant à plus de 8 millions dans ces quartiers, sont décidément bien loin de tout ça. De manière générale, et c’est renforcé par la réforme, le peuple est trop souvent cantonné à un rôle anti-démocratique de légitimation, comme dans les conseils de quartier ou comme dans les futurs « conseils de citoyens », où à un rôle de clientèle à satisfaire. Dans tous les cas il est exclu des processus de décision.

La Politique de la ville a sans aucun doute besoin d’une véritable réforme. Mais celle-ci ne doit pas être un prétexte à réduire les dépenses et les services accordés aux habitants des quartiers. Alors qu’elle privilégie encore trop souvent une logique urbaine, à coup de milliards pour la rénovation du bâti, elle devrait plutôt axer sa stratégie d’intervention sur l’humain, sur les habitants. Les politiques « d’amélioration du cadre de vie » et de recherche de mixité sociale, financées par l’ANRU, ont trop souvent été des prétextes à des logiques spéculatives, profitant d’abord aux gros trusts bétonneurs, sans limiter (voire en les confortant) les processus de ségrégation et de gentrification. Bien que la « mobilisation du droit commun » pour les quartiers sortant des dispositifs de politique de la ville puisse paraitre une bonne idée (elle était d’ailleurs écrite dans le programme l’Humain d’abord), elle perd toute efficacité dans un contexte d’austérité. En effet, comment mobiliser le droit commun, c’est-à-dire les politiques publiques et crédits des différents ministères, lorsque ceux-ci ne disposent même plus des moyens financiers et humains pour fonctionner normalement ?

La politique en faveur des quartiers populaires doit être une politique de droit commun. Mais elle doit être une politique de lutte contre le chômage, de relance et de réorientation de l’activité économique, d’amélioration de la vie quotidienne des habitant-e-s, de démocratisation de la vie politique, de développement de services publics, d’accès aux savoirs et à la culture, etc. Bref, elle doit être une politique de gauche, solidaire et écologique, finalement bien loin de celle présentée par le ministre délégué à la ville et qui sera sans doute avalée telle-quelle par les parlementaires, juste avant les élections municipales, en mars 2014.


La santé de proximité en mauvaise forme

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Parce qu’ils sont indispensables à la vie humaine et à l’émancipation personnelle, certains domaines devraient être particulièrement protégés des méfaits du capitalisme. Ce sont l’éducation, la santé, la sécurité, bref tous les domaines qui permettent la vie en communauté et le progrès humain. Mais le capitalisme est une machine infernale qui doit sans cesse trouver de nouvelles sources de profit pour ne pas s’écrouler sur lui même, et fini par transformer tout en marchandise. Or, en « marchandisant » des domaines relevant du « bien commun » le fossé se creuse entre les plus riches et les plus pauvres (qui ne peuvent pas se financer des services autrefois payés par la collectivité en fonction des ressources de chacun). En matière d’accès à la santé le schéma est tout à fait valable d’autant plus qu’il est un bon témoignage de l’absurdité du système. En effet, les microbes ne s’intéressant pas au contenu du portefeuille des individus, si les « pauvres » sont mal soignés c’est toute la société qui souffre, et même les riches.

Cette marchandisation de l’accès à la santé est un phénomène contemporain de la volonté politique de faire des économies dans les dépenses publiques. La mise en place par la droite de la RGPP (Révision générale des politiques publiques) en 2007 puis la loi Hôpital, patients, santés et territoires, dite « loi Bachelot » en 2009, a porté le coup de grâce de cette politique plus que contestable. Cette conception valorise la création de Grands Pôles hospitaliers dans lesquels sont centralisés de nombreux services, et incite fortement la fermeture des petites structures considérées comme « non rentable » malgré leur ancrage local important. La rentabilité devient un objectif en soi à la place de la question du bien être. Or à ce jeux là, les grands « supermarchés » de soins sont les plus armés pour résister à la concurrence entre les établissements, concurrence entretenue volontairement par les pouvoirs publics qui y voient, dans leur cécité libérale, un moyen de tirer « le meilleur » d’une gestion entrepreneuriale des établissements hospitaliers.

Mais les petites structures « non rentables » ont, ou avaient, un ancrage local, que les gros hôpitaux à parking géant n’ont plus. Une structure médicale intégrée à un territoire particulier est plus à même de réaliser sa mission de service public d’accueillir les personnes les plus fragiles qui n’ont pas forcément accès à la médecine libérale (quand elle existe) et qui peuvent être vite découragées de devoir faire des dizaines de kilomètres pour se rendre au centre de santé le plus proche (en particulier pour les personnes qui ne possèdent pas de véhicule individuel ou à faible mobilité). Le désengagement de l’Etat dans le financement des hôpitaux et dans les remboursements des traitements peut avoir des conséquences sanitaires et sociales catastrophiques. Le retour en Grèce, de maladies que l’on pensait éradiquées sur le « vieux continent » (comme la malaria) doit nous alerter sur les conséquences des plans d’austérité.

En plus du désengagement financier public la médecine libérale privée connaît de nombreux disfonctionnements. En terme de répartition géographique nous pouvons observer une surreprésentation de médecins dans certaines zones (et notamment à l’Assemblée Nationale) tandis que d’autres sont de véritables « déserts médicaux », selon l’expression consacrée. Les régions qui souffrent d’un manque d’offre publique souffrent de la même manière de l’absence d’une offre privée, le capitalisme et « le marché » ne s’intéressant pas aux territoires où les économies d’échelles ne sont pas possibles, c’est à dire où il ne serait pas assez rentable de s’installer. Cette logique marchande est dangereuse car elle s’ajoute souvent à d’autres éléments (fermeture de bureau de poste, d’école, etc.) qui contribuent à faire de certains espaces des espaces laissés à l’abandon, n’étant pas considéré comme étant dignes d’intérêt à la compétition territoriale.

Une politique publique ambitieuse en matière de santé pour les territoires doit passer par la garantie pour chaque « bassin de vie » de posséder son propre hôpital afin d’éviter les drames liés aux temps de transport. Ces hôpitaux doivent être le plus généraliste possible et avoir un maximum de disciplines : nous ne devons pas nous poser la question de la rentabilité mais de la santé des citoyens. La garantie pour les femmes de pouvoir librement disposer de leur corps passe en particulier par la création ou le maintien de « centres IVG » et de maternités. Une politique efficace suppose également de mettre fin au numérus clausus qui crée une rareté injustifiée et augmenter le nombre de diplômés (sans remettre en cause la qualité du diplôme). Comme les zones rurales, les quartiers populaires demandent des attentions particulières et les collectivités territoriales peuvent créer des centres de santés municipaux afin de garantir un accès à toutes et tous à une médecine de proximité. Ces quelques points montrent qu’il existe des solutions pour améliorer notre système de santé, à condition d’avoir le courage d’affronter la finance et de puissants lobbys, ce que le gouvernement actuel ne semble pas, malheureusement, décidé à faire.


De l’habitant au citoyen conscient

Nous, militants politiques, syndicaux et associatifs, nous connaissons l’importance des mots utilisés, de la signification politique de ceux-ci. Utiliser un terme plutôt qu’un autre permet de donner un sens particulier à ses propos et par cette occasion faire passer ses idées. Le langue des libéraux est particulièrement fournie en mots et formules : ils parlent de charges sociales plutôt que des cotisations, de coût du travail plutôt que du prix du travail (mais jamais du coût du capital) ou de la fameuse compétitivité. Cette terminologie antisociale apparaît encore plus fréquente aujourd’hui, le parti dit « socialiste » au pouvoir, ayant décidé d’abandonner la lutte idéologie sociale en donnant des gages à l’idéologie patronale. En bref, le langage des dominants devient le langage dominant.

En ce qui concerne la « démocratie locale » (terme volontairement imprécis servant simplement à  différencier de la forme « classique » de démocratie représentative) se développe la notion « d’habitant », en particulier dans les communications politiques et/ou institutionnelles des collectivités. L’habitant serait l’expert « de situation », celui qui connaît les réalités locales (de son quartier, de sa ville …) car les vivant quotidiennement. Les « élus » de la démocratie représentative invitent l’habitant dans les instances de démocratie locale car il sait celui-ci « désintéressé politiquement » : il ne défend pas une idéologie particulière et n’a pas d’ambition politique individuelle. Il n’apparaît pas comme une menace pour le pouvoir en place car il ne le remet pas en cause. L’habitant a simplement un rôle d’assister le « gestionnaire de la collectivité ». En étant plus direct, il aide les notables locaux et légitime leurs actions en donnant un aspect « démocratique » de façade. Cette façon de mettre en avant l’habitant répond à un contexte d’une volonté pour les partis majoritaires (libéraux et socio-libéraux) de dépolitiser les enjeux locaux en supprimant toute réflexion globale. Dépolitiser permet d’éviter d’avoir à critiquer les politiques menées nationalement, et notamment des conséquences de l’austérité sur les budgets des collectivités par exemple.

Mais à l’inverse de l’habitant, « égoïste » par définition car intégré à un territoire particulier, il faudrait valoriser le « citoyen » : l’individu libre et conscient qui agit au nom de l’intérêt général, plutôt que pour ses intérêts propres. Valoriser le citoyen dans les instances locales de démocratie demande de dépasser la simple évocation du quotidien pour une réflexion plus globale de l’intérêt général. Cela permet de lutter contre les comportements NIMBY (« Not in my backyard », « Pas dans mon arrière-cour » en français) qui poussent les habitants à se mobiliser contre un projet particulier proche de chez eux, par exemple la construction d’une usine d’incinération ou une centrale nucléaire, sans remettre en cause le système global, le niveau de déchets produits ou l’énergie nucléaire. Or, si le citoyen poursuit un objectif politique beaucoup plus ambitieux, cela nécessite un peuple éduqué politiquement qui fasse d’importants efforts « sur soi ». Ce sont ces efforts qui permettent de poser les bases d’une société du « vivre ensemble », c’est à dire une société où chacun consenti pour les autres.

Le « citoyen » apparaît donc comme l’habitant ayant fait abstraction de ses intérêts propres. Au Parti de Gauche et au Front de Gauche, nous sommes partisans de la Révolution citoyenne et d’une 6ème République réellement démocratique. Or dans celle-ci les divers processus de démocratie locale (dont beaucoup sont encore à inventer) auront une importance toute particulière. En effet, à l’échelle locale les actions ont (quasi)directement des conséquences visibles et peuvent aider les citoyens les plus éloignés aujourd’hui de la politique à reprendre gout pour l’action publique. Mais elle est aussi une échelle pertinente pour mettre au point la planification écologique et les relocalisations d’activités. La participation citoyenne locale de la 6ème République doit être complètement différente de ce que l’on peut observer aujourd’hui et doit donner au citoyen un réel pouvoir de décision (par exemple en matière budgétaire). Mais développer la démocratie locale ne peut pas se faire de manière autonome du pouvoir « central » qui lui même doit aller à contre-courant des reculs démocratiques que nous connaissons : dispositions du TSCG (lui même approuvé sans référendum), valorisation des instances non élues, mépris des choix électoraux quand ils ont lieux …

Le développement de la démocratie locale n’est pas un objectif accessoire dans le processus de Révolution citoyenne. Elle doit permettre de renouveler un système de moins en moins démocratique afin d’impliquer les citoyens (et en particulier les plus éloignés aujourd’hui du système politique) aux décisions collectives. Commençons dès maintenant à réclamer un « haut niveau » de politique en refusant les barrières physiques et symboliques à la participation. Le peuple n’est pas seulement composés d’habitant(e)s de la cité mais de citoyen(ne)s libres et éduqué(e)s. A partir de là, la situation où les notables élus de pères en fils (pas de féminisation possible ici…) souvent grâce à du clientélisme, ne pourra que prendre fin, et la démocratie aura un nouveau souffle.


Des îlots de richesses et des ghettos de pauvreté

De nombreux observateurs s’accordent pour dire que le taux de pauvreté moyen (calculé à partir du seuil de pauvreté,  définit pour sa part à 50 ou 60% du revenu médian national) ne cesse d’augmenter dans de nombreux pays européens (du « sud » en particulier), d’abord du fait de la crise financière et économique, puis à cause des politiques d’austérité misent en place par la « Troïka » (Commission européenne, FMI et Banque centrale) qui contractent l’économie. Si la France voyait son taux de pauvreté se réduire depuis les années 1970, l’arrivée au pouvoir de la droite en 2002 et la crise de 2008 ont inversées la tendance. En 2010, date de la dernière enquête de l’INSEE, le nombre de personnes pauvres était de 8,6 millions (calculé à 60% du revenu médian), c’est à dire très proche de 1975 où les personnes touchées étaient 9 millions. Or comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal, le budget d’austérité voté par l’Assemblée nationale visant à respecter d’absurdes principes budgétaires dictés par l’Union européenne, va assurément contribuer à dégrader cette situation.

Mais la pauvreté a cette caractéristique de n’être pas répartie également sur l’ensemble du territoire. Alors que certaines villes sont épargnées, d’autres ont un taux de pauvreté proche de 50%. Et la situation semble condamnée à s’empirer. Les villes les plus touchées par la pauvreté sont d’abord les villes  de province en déclin industriel. Par exemple avec un taux de pauvreté de 46% la ville de Roubaix est en tête d’un classement réalisé par le bureau d’étude Compas en aout 2012. Les villes de Mulhouse, Béziers et Calais sont également dans le haut du peloton avec plus de 30% de pauvre dans chacune d’elle.  Ces taux extrêmement importants sont le résultat des politiques de désindustrialisations, menées par les gouvernements de droite mais non contredites par la gauche sociale-libérale au pouvoir depuis mai 2012, condamnant les travailleurs au chômage ou à la précarité.

Les villes en périphérie des grandes agglomérations (de Paris en particulier) sont aussi particulièrement touchées. Celles-ci concentrent des populations qui ont été éjectées de Paris par la hausse continue des prix de l’immobilier et par les différents processus de gentrification, visant à « requalifier » les quartiers populaires pour y attirer des ménages plus riches. Les populations les plus pauvres se concentrent dans les quartiers populaires dit « en politique de la ville » dont il est très difficile de sortir : à la fois parce que les transports publics y sont trop rachitiques mais aussi parce que le « quartier », par les solidarités qu’il met en œuvre, apporte un sentiment de protection face à un « extérieur » menaçant. De la même manière que pour les communes en déclin industriel décrites précédemment, c’est la raréfaction des formes stables d’emplois, causant chômage et précarité, qui explique en grande partie des taux de pauvreté important.  Ce sont par exemple les villes d’Aubervilliers, Saint-Denis, Sarcelles et Vénissieux dont les taux de pauvreté sont supérieur à 30% de la population totale.

Tandis que les grandes villes françaises ont généralement des taux plus élevés que la moyenne nationale métropolitaine (15%) en raison de leur attraction en terme d’emploi et d’équipements (Lille 27%, Marseille 26%, Nice 20%, Toulouse 19%, Bordeaux 18%, Rennes 18%, Paris 16%, Lyon 15%), les communes qui disposent le moins de pauvres sont celles où les revenus sont les plus importants et où les stratégies de démarcation sociale sont les plus fortes. Des villes de l’Ouest parisien comme Neuilly-sur-Seine, Versailles et Rueil-Malmaison ont moins de 7% de pauvre sur leur commune. Cette situation s’explique par les barrières physiques politiques misent en place par les municipalités pour empêcher les plus précaires d’habiter ces territoires ségrégés, par exemple en limitant la mixité sociale en empêchant la construction de logements sociaux.

Lutter contre la pauvreté demande de lutter sur plusieurs fronts. Nos territoires meurent d’avoir vu partir des instruments de production à l’autre bout de la planète, condamnant une grande part des travailleurs formés et qualifiés au chômage ou à des emplois précaires, ne permettant pas d’appréhender l’avenir. Il est urgent de mettre en place une politique de relocalisation des activités dans une politique globale de planification écologique. Avoir une activité industrielle locale fait vivre un territoire en donnant du travail (ce qui se répercute sur d’autres secteurs d’activité) et est bon pour la planète car limite les émissions de gaz à effet de serre liées au transport. Le deuxième élément est celui des salaires. Le salaire minimum est aujourd’hui à peine 200 euros plus élevé que le seuil de pauvreté. En l’augmentant significativement c’est l’ensemble de l’économie qui trouve une respiration car l’agent circule et alimente des activités diverses (car les travailleurs les plus pauvres ne spéculent pas sur les marchés financiers, mais utilisent plus de 90% de leur salaire pour consommer des biens et services). Il en va de même pour les différentes aides sociales destinées aux personnes exclues du marché de l’emploi pour différentes raisons. Enfin d’un point de vue territorial, il apparaît nécessaire de mettre tout en œuvre pour lutter contre la ségrégation sociale qui maintien les territoires en souffrance dans des cercles vicieux dont il est très difficile de sortir. Lutter contre la pauvreté c’est répondre à une urgence sociale mais c’est aussi un moyen de faire bifurquer notre économie vers un mode de production plus respectueux de la planète et de ses habitants.