Penser l’écosocialisme dans le périurbain

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Le(s) territoire(s) périurbain, parce qu’il est difficile à définir physiquement et symboliquement (il l’est souvent par une double négation « ni ville, ni campagne ») est, pour la gauche, un impensé politique. Son exclusion des réflexions idéologiques visant à l’élaboration des programmes des forces politiques progressistes, comme des stratégies d’actions spécifiques, se traduit dans les résultats électoraux par des votes largement marqués à droite, et de plus en plus tournés vers les plus réactionnaires (le FN notamment). S’il fut un temps où le vote périurbain de droite pouvait s’expliquer par la représentation numérique importante de la petite bourgeoisie, il en est autrement aujourd’hui. L’accélération du mouvement de périurbanisation depuis une vingtaine d’années fait que la moitié des communes françaises peuvent être considérées comme « périurbaines ». Parallèlement, cette forme de massification s’est accompagnée d’une paupérisation des habitants de ces espaces, de la montée d’un sentiment et de l’expression d’une peur du déclassement. Le temps du périurbain peuplé par la (frange dominée de la) classe dominante est donc révolu.

La gauche a souvent refusé de penser des programmes et des stratégies politiques spécifiques au périurbain, car celui-ci, dans l’imaginaire collectif, représente le triomphe de l’individualisme et du « way of life » étatsunien : celui de la maison pavillonnaire avec clôture et de la voiture individuelle. Peu d’histoires collectives de solidarité et de luttes sociales sont attachées à ces lieux qui sont plutôt apparentés à des « villes dortoirs », sans partage d’une vie sociale forte entre les habitants. Mais en plus de symboliser l’individualisme, le périurbain paraît être le modèle d’organisation spatiale le moins écologique, celui de l’étalement urbain répondant à des fins individualistes, et de la dépendance au véhicule individuel polluant pour ses déplacements quotidiens. Il sous-entend souvent un mode de vie particulier, marqué à droite, qui contribue à ne pas le transformer en espace politique vivant pour la gauche.

Or le périurbain n’est pas homogène : il est plus ou moins peuplé, plus ou moins compact (ou inversement étalé), plus ou moins solidaire, plus ou moins connecté à la ville centre, plus ou moins riche, etc., mais il est surtout plus ou moins subit. L’installation dans le périurbain des individus et des ménages peut être motivé par des envies comme celle d’être plus proche de « la nature » ou d’avoir un plus grand logement que dans la ville centre, mais peut aussi résulter de contraintes économiques. La hausse des prix de l’immobilier dans les centres-villes conduit à l’expulsion progressive des ménages les moins aisés financièrement (surtout lorsqu’ils ont des enfants et des besoins particuliers en termes d’espaces) qui se retrouvent à devoir faire un choix entre habiter dans les « quartiers populaires », dégradés et stigmatisés, ou s’éloigner vers les communes périurbaines où le foncier est encore accessible (donc de plus en plus loin du centre). Qu’il soit choisi ou subit une grande partie des habitants de ces territoires craignent d’être (encore) déclassés, d’être apparentés à « celui qui est encore plus bas » dans l’échelle sociale. Or cela conduit à développer des comportements défensifs voire réactionnaires : je m’enferme en me mobilisant contre les nouvelles constructions, je vote (bien) à droite, etc.

Mais le périurbain, n’étant plus un espace petit-bourgeois, n’est plus condamné à voter à droite, à condition que la gauche soit capable de lui donner des débouchés politiques. Cela commence par changer le regard que l’on porte à ces espaces afin que les habitants en portent un nouveau également. Il s’agit pour cela de donner au périurbain une identité propre, de nommer ses problèmes (un territoire abandonné par les pouvoirs publics qui profite très peu des « efforts » politiques et n’est pas concerné par des crédits spécifiques, etc.) et ses caractéristiques propres (c’est un « poumon vert » à préserver, il est moins anxiogène que la ville, etc.) pour permettre à ses habitants de se sentir appartenir à un collectif et de partager un objectif politique.

Les expériences d’écosocialisme les plus poussées peuvent naître dans les espaces périurbains car c’est dans ceux-ci que s’expriment d’abord les enjeux sociaux et environnementaux : l’individualisme, la perte de repère collectif et des solidarités de voisinages, la pression foncière la plus palpable sur les espaces naturels et agricoles, la dépendance croissante à des modes de transport sur-consommateurs d’énergies fossiles, la croissance du chômage et l’éloignement des zones d’emplois, l’affaiblissement des services publics sous le coup de l’austérité, etc. Il convient donc de ne pas balayer d’un revers de main la situation particulière des territoires périurbains et d’y construire collectivement un projet politique, intégré à un objectif global de planification écologique. Un projet comme celui-ci devra permettre de favoriser la réappropriation citoyenne des projets d’aménagements trop souvent abandonnés au bien vouloir des promoteurs et spéculateurs fonciers, et d’y recréer des centralités.

Les espaces périurbains ne doivent plus être considérés par la gauche comme des espaces périphériques sans enjeux politiques. Elle doit s’y investir pour ne pas laisser le champ libre aux petits notables locaux clientélistes et y chercher à mettre en place les conditions d’une véritable participation populaire écosocialiste.

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La qualité urbaine pour toutes et tous !

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En ce qui concerne le cadre de vie les inégalités sont criantes et difficiles à cacher. Alors que les plus riches profitent souvent d’une situation géographique agréable et d’un logement de bonne qualité, les plus pauvres doivent se contenter de ce que le marché de l’immobilier, et l’offre en locatif social leurs mettent à disposition. Ces derniers sont donc souvent condamnés à loger dans des habitations de fabrication ancienne, aujourd’hui dégradées à défaut d’un entretien régulier et suffisant, d’un bâti sans recherche esthétique et standardisé construit à la chaine en « chemin de grues », et qui aujourd’hui se retrouvant être de véritable passoire énergétique. Cette situation contribue à maintenir les populations les plus précaires dans des situations où les couts de chauffage deviennent exorbitant et difficilement supportables.

Les inégalités concernent la qualité des logements mais également les territoires où ils sont implantés. Dans ce domaine ce sont encore une fois les plus fortunés qui ont accès aux lieux les plus agréables, villes ou quartiers, ceux où la proportion d’espaces naturels est la plus importante, où le patrimoine historique est le plus remarquable et où les aménagements sont les plus soignés. Nous nous retrouvons avec une opposition plutôt franche entre des espaces avec une identité marquée, un cadre historique mis en avant, et des espaces délaissés avec une architecture standardisée et sans âme née d’une politique d’aménagement mettant de coté l’esthétisme pour un fonctionnalisme aveugle. De la même manière, les équipements de loisirs et les liaisons de transports en communs les plus efficaces se concentrent souvent dans les secteurs les plus cotés tandis que les quartiers populaires restent renfermés sur eux-mêmes.

Pour perpétuer cette situation les classes privilégiées mettent fréquemment en place une stratégie particulière : celle de la préservation de « l’entre-soi ». Bien qu’ils aient un objectif d’origine qui puisse paraître tout autre, les Parcs Naturels Régionaux, en limitant drastiquement les possibilités de construction sur un territoire donné, participent à cette ségrégation en contribuant à la rareté du foncier et à l’augmentation des prix. Car c’est là d’où vient le principal problème : le marché immobilier, le plus impitoyable avec les plus faibles, décide de l’aménagement du territoire au détriment d’une politique de mixité sociale. Les travailleurs les moins précarisés car ayant (encore) un emploi stable qui cherchent eux aussi une bonne qualité de vie sont, pour leurs parts, contraint de s’éloigner de plus en plus des centres urbains vers les banlieues périurbaines. Or cette situation participe à l’étalement urbain et paradoxalement contribue à dégrader le cadre de vie en supprimant des espaces naturels et agricoles.

Face à ce constat il apparaît urgent de mettre en œuvre une politique publique de promotion universelle de la qualité urbaine, et cela pour plusieurs raisons. D’abord des raisons d’ordre écologique en privilégiant la densification des centres villes qui doivent être des lieux où se localisent l’ensemble des activités urbaines, en veillant à la qualité des constructions permettant de réaliser des économies substantielles en consommation énergétique ou en valorisant les espaces naturels et paysagers, véritables « poumons verts » nécessaire à la respiration de la ville. Ces quelques exemples de raisons écologiques sont à complétées avec des raisons sociales telles que la réduction de l’anxiété quotidienne des individus, la pacification possible des relations sociales, le plus grand respect des espaces publics, ou économiques en faveur de l’emploi local et « non délocalisable » comme par exemple avec la mise en œuvre de chantiers de travaux de mise aux normes écologiques des logements.

Que l’on soit bien clair, il ne s’agit pas comme c’est souvent le cas lorsque l’Etat et les collectivités font du « renouvellement urbain », de substituer une politique en faveur de l’accès à la qualité urbaine à une politique de droit commun de redistribution des richesses et de lutte contre le chômage, mais d’accompagner cette dernière. Permettre à toutes et tous de se sentir bien dans sa ville, son quartier et son logement, parce que touchant directement au domaine de l’intime de l’individu et à ses relations sociales, est une condition à l’émancipation individuelle.


Pourquoi les communes péri-urbaines votent à droite ?

Les résultats de la dernière élection présidentielle confirment une tendance plus ancienne : les habitants des communes périurbaines, contrairement à ceux des quartiers populaires, votent à droite ! Dans ma circonscription, la 2ème circonscription de l’Essonne où « l’espace rural » occupe plus de 90% du territoire, ce constat est particulièrement vérifiable : Sarkozy arrive largement en tête devant Hollande. Evacuons tout de suite la thèse médiatique du vote de droite et extrême-droite comme résultat d’une souffrance sociale : les communes de cette circonscription apparaissent relativement riches au regard de la moyenne départementale et seule la commune d’Etampes a sur son territoire des quartiers populaires. Nous avons donc ici affaire à des classes supérieures ou des fractions supérieures des classes populaires partageants des positions sociales relativement stables.  L’étude plus fine des bureaux de vote nous permet de voir que les votes en faveur du candidat de droite se concentrent dans les centre-villes, espaces peuplés en premier lieux par les classes dominantes, tandis que les quartiers pavillonnaires à la périphérie des communes, où vivent des habitants plus pauvres, ont un vote plus dispersé (mais généralement plus proche de la gauche).

Dans les communes périurbaines est très présent un électorat traditionnaliste voire réactionnaire. Ce sont pour beaucoup des habitants installés depuis longtemps qui ont vu se développer leurs villes et souvent avec un regret nostalgique d’un temps révolu. Ces électeurs ont un vote  très proche de celui des campagnes « profondes » traditionnelles, marqué par le repli sur soi et l’appréhension des nouveaux phénomènes sociaux. Mais ce n’est pas un phénomène nouveau, durant tout le 19ème siècle les campagnes se sont acharnées contre les tentatives d’installer la République en France. Les nouveaux arrivants quant à eux ont le sentiment d’avoir réussi à accéder à un statut social supérieur à celui de leur ancienne condition. Ils mettent en avant un discours axé sur le mérite et sur la réussite personnelle en même temps qu’ils cherchent à s’installer à distance des quartiers plus populaires dont ils sont issus. L’effort de distinction mis en œuvre et le rejet d’une « ancienne vie » est fort : il est important pour eux de montrer qu’ils ne sont pas comme les autres, ceux qui n’ont pas su évoluer de leur condition.

En revanche pour les anciens habitants, comme pour les nouveaux, le vote à droite voire à  l’extrême droite est marqué également par un discours de recherche de protection. Un sentiment irrationnel de peur se développe entretenu par des médias et par le repli sur soi. En effet, l’affaiblissement des solidarités collectives et du militantisme politique et associatif ne permet pas de donner une autre vision que celle offerte par la télévision. Le fantasme d’une situation d’insécurité globale va être à son comble lorsque se produira un simple cambriolage dans le village. Par les mesures d’ordre qu’elle souhaite mettre en place, seule la droite, pour ces électeurs, semble pouvoir répondre à cette situation fantasmée (qui n’existe pas réellement dans les banlieues périurbaines).

En revanche il ne faut pas nier les situations de précarisation croissante que subissent certains habitants. Face à celle-ci certains développent un discours « anti-social », souvent dans une sorte de jalousie, pour insister sur leur situation. Ils se plaignent souvent de ne jamais être aidé par l’Etat, sous entendu : contrairement à leur voisin. Or cette situation n’est pas totalement fausse : les espaces périurbaines souffrent d’une faiblesse des services publics et les individus sont dépendants de leur véhicule individuel, le moindre déplacement devenant de plus en plus cher. De plus, nous pouvons constater également une individualisation croissante des comportements et des affaiblissements des solidarités de voisinages, solidarités qui peuvent encore exister dans les quartiers populaires. Seuls dans des pavillons dans des quartiers dont la seule vocation est l’habitat (des « quartiers dortoirs »), n’existent ni la mixité sociale, ni la mixité de fonctionnelle : celles-ci pourtant nécessaire au développement du « vivre ensemble » de nos villes, grosses ou petites.

Le vote de droite des villes périurbaines est le résultat à a fois d’erreurs dans les constats mais également d’erreurs dans les solutions. A défaut d’apporter des solutions concrètes pour lutter contre la précarité grandissante des ménages, contre l’émiettement des solidarités collectives et contre l’absence de services publics, la droite désigne des boucs émissaires : les étrangers pour l’extrême droite, les « assistés, chômeurs… » pour la droite libérale classique. Aujourd’hui seule la gauche et notamment le Front de gauche peut apporter des solutions efficaces aux problèmes spécifiques dont souffrent les territoires périurbains. En revenant sur l’idéologie du « tous propriétaires » qui favorise l’étalement urbain et ses graves conséquences écologiques, en luttant contre la mise en concurrence des territoires et en revalorisant l’action publique nous aurons pourtant les prémisses d’un véritable changement majeur en faveur de plus de respect des hommes et de la planète.