L’appropriation populaire pour régénérer espace public

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L’espace public urbain est créateur d’émotions et de fantasmes divers. Lieu de croisements, de rencontres et d’échanges il nourrit les représentations collectives des habitant-e-s. Or ces représentations sont souvent faiblement nuancées : soit « l’espace » est considéré majoritairement par la population comme positif, c’est-à-dire qu’il est « bien vu » et « agréable », soit négatif quand il souffre d’une stigmatisation, lorsqu’il est « mal fréquenté » et semble dangereux à celui ou celle qui souhaite s’y aventurer de jour comme de nuit. Parce qu’il dépend en grande partie de l’appropriation individuelle et collective des individus (non prévisible à l’avance), l’aménagement d’un espace public urbain est souvent un élément difficile à prendre en compte dans les opérations d’urbanisme.

La perception des individu-e-s de leur lieu de vie est un élément primordial dans la construction de leur sensation de bien être. Ce constat est par ailleurs vérifié par le marché de l’immobilier. A « toutes choses égales par ailleurs », vivre à proximité d’un espace public de bonne qualité, sur lequel de nombreux soins sont apportés, apporte une véritable plus-value financière, non négligeable par rapport à un même type d’habitation qui serait, pour sa part, situé non loin d’un espace public anxiogène, non entretenu et « mal fréquenté ». Les images positives ou négatives d’un espace sont soumises à un effet de réverbération qui, comme un écho à travers les montagnes, est répété, déformé et souvent accentué par le bouche-à-oreille et les médias. Les individus les plus fragiles par rapport au « sentiment d’insécurité » sont également les plus sensibles aux discours dégradants et ont tendance à les sur-interpréter.

La réussite de la réalisation d’un espace public urbain dépend donc autant de sa qualité que de l’image donnée par celui-ci, cette dernière étant principalement la conséquence de son appropriation par les habitants. Or en matière d’appropriation la planification précise et rigide dans la définition des différentes fonctions a trop souvent montrée son inefficacité. Nous avons tous en tête ces grands espaces dépourvus de vie car réservés à la circulation rapide des piétons, dans lesquels la peur de la « mauvaise appropriation » (les SDF ou les « bandes de jeunes à capuche » sont particulièrement visés) a rendu tout arrêt impossible par une absence d’endroit ou s’asseoir, rendus anxiogènes et sans fréquentation. A l’opposé de cette manière d’aménager l’espace devront nous pas plutôt laisser aux principaux intéressés (habitant-e-s, travailleur-e-s) le soin de « ménager » l’espace comme ils ou elles le souhaitent en leur laissant la définition des fonctions de chaque espace partagé de la ville ?

Cette façon novatrice et plus démocratique d’aménager l’espace peut s’appuyer sur des éléments et des espaces naturels et paysagers. En effets, au lieu de les considérer comme des « zones sanctuarisées », des réservoirs intouchables de biodiversité cherchons plutôt à les utiliser comme espaces publics valorisant pour l’ensemble de la ville. Cela suppose d’ouvrir les espaces naturels aux individu-e-s grâce à des cheminements adaptés et respectueux de l’environnement mais aussi, d’une autre manière, de laisser la nature prendre possession des espaces publics existants d’une façon plus ou moins anarchique. Si cette proposition semble encore inconcevable pour certains urbanistes encore trop marqués par une pensée hygiénistes et rationalistes pour qui « rien ne doit dépasser », l’idée de faire pénétrer la nature en ville se développe dans les idées et les pratiques.

L’espace public fantasmé comme lieu de tous les dangers a besoin de verdure pour se pacifier. Loin d’être une lubie d’environnementaliste béat, lier les questions d’aménagement urbain et de valorisation des espaces naturels cherche à améliorer l’existence quotidienne des femmes et des hommes souvent condamné-e-s à subir leur environnement proche dégradé, et s’inscrit pleinement dans une démarche écosocialiste appliqué à des principes d’aménagement. Enfin, terminons sur un avertissement : cette (ré)appropriation sociale par les citoyennes et citoyens d’un espace public de meilleure qualité et plus vivable doit se prémunir contre toute forme de privatisation, qu’elle soit directe via un contrôle des fréquentations (le « vigile » est l’indicateur privilégié du degré de privatisation) ou indirecte à travers la publicité, qui dépossède et aliène les citoyen-ne-s.

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Un ANI et des ennemis

MIM

La classe médiatique imbue d’elle même a le mérite d’être efficace, à peine le MEDEF avait fini de rédiger ce qui servira de base à « l’accord national interprofessionnel » (ANI) qu’elle le défendait becs et ongles comme étant LA grande avancée du quinquennat solférinien, celle qui redonne « de la stature » à un président de la République au plus bas dans les enquêtes d’opinion. Cette position de la part des éditocrates, accrochés au privilège de pouvoir déjeuner avec les puissants, ne peut pas nous étonner car nous commençons à multiplier les preuves de leur haine antisociale et de leur dégout du peuple et des travailleurs. Taper sur ceux qui relèvent la tête et sur les syndicats qui se mobilisent est leur fond de commerce, fond de commerce partagé avec les (socio)libéraux et le Front national. Face à cette déferlante de pensée unique quelques journaux et médias d’information tels que l’Humanité, Politis ou Médiapart, continuent bien difficilement à informer les citoyens plutôt que défendre les intérêts du grand patronat et de la finance.

Mais le soutien le plus « étonnant » (quoique plus grand chose nous étonne de leur part) à cet « accord » est celui du PS et du gouvernement. Alors qu’il y a un an, dans l’opposition, le parti solférinien critiquait les accords dits « compétitivité emploi » que Sarkozy souhaitait mettre en place, les voilà soutenir presque unanimement un accord dont la substance reste quasi-identique. Voyez par vous-même : l’ANI légalise le chantage à l’emploi en permettant au travailleur d’accepter une hausse du temps de travail ou une baisse de salaire sous peine d’un licenciement sans droits (article 18), il prévoit pour l’employeur l’imposition d’une « mobilité forcée » à son salarié sans limite de distance (article 15) et il réduit les délais d’action en justice des salariés pour défendre ses droits (article 26). A coté de ces contraintes les quelques mesures dite « favorables » aux travailleurs sont bien maigres : l’obligation de souscrire à une complémentaire santé privée (les grands groupes d’assureurs sont ravis), l’encadrement du temps partiel subi dont les nombreuses dérogations vide la mesure de sa substance et les droits « rechargeables » à l’assurance chômage qui ne seront accordés qu’à condition de « ne pas aggraver le déséquilibre financier de l’assurance chômage » (sic). Enfin, la grande avancée sociale que devait être la taxation des contrats courts, qui concernera au final moins de 30% des CDD, se retrouve être un cadeau au patronat qui verra, « en contrepartie », ses cotisations sociales baisser pour les embauches en CDI de jeunes de moins de 26 ans.

Le PS a beau se cacher derrière le fait qu’il s’agisse d’un accord professionnel, en ne présentant pas de projet de loi alternatif, il a lancé volontairement les travailleurs dans la cage au lion du MEDEF. Laurence Parisot et son association de dépeceurs du peuple ne s’y trompent pas, elle exige « que le Sénat et  l’Assemblée nationale respectent à la lettre ce texte ». Cette position est d’ailleurs partagée à droite par l’ensemble de l’UMP et notamment par Jean-François Copé. Or il est nécessaire de rappeler que cet accord, s’il est accepté par la majorité des organisations représentatives des employeurs, est rejeté par la majorité des travailleurs et par ses deux plus grandes centrales syndicales la CGT et FO, qui ressortent encore renforcées des dernières élections professionnelles, mais aussi par d’autres organisations comme Sud-Solidaire et la FSU, et des associations comme ATTAC. Et à l’intérieur même des organisations signataire de l’accord MEDEF, en particulier à la CFDT, les adhérents à « la base » ressentent comme une trahison les courbettes de leurs dirigeants face au patronat.

Au lieu d’œuvrer pour l’amélioration des conditions de travail et de vie du peuple, le PS et le gouvernement se retrouvent encore une fois du mauvais côté, du côté des cyniques, des égoïstes et des profits à court terme qui broient des vies et des familles. Loin de moi l’idée de remettre en question la sincérité de l’ancrage à gauche de certains de mes amis militants au PS, mais comment ne pas voir dans leur inaction une forme de complicité à la casse sociale menée par les forces réactionnaires ? Comment interpréter la forme avancée de schizophrénie qui fait dire à ces militants qu’ils sont du côté des travailleurs tandis que leur parti « se félicite » de cet accord en affirmant dans un communiqué que les « entreprises pourront mieux anticiper les mutations de l’économie ». Cette position est intenable car elle est hypocrite, le PS choisi le camp du capital et de la finance, celui qui fait tirer sur des manifestants et expulse des milliers de sans papiers, choisissez le votre ou vous finirez par, vous aussi, être tenu responsable de ça. Manifestons tous ensemble le 5 mars 2013 à l’appel des syndicats et des forces politiques progressistes et montrons que la gauche, à la différence du gouvernement, ne baisse pas les yeux devant le MEDEF.


La politique de la ville, une notion dépolitisée

Pour la petite présentation, la « Politique de la ville » est une notion déjà ancienne qui vise à mettre en place des actions ciblées sur des quartiers précis : ceux qui souffrent des plus importants problèmes sociaux et mêmes architecturaux. Celle-ci a la particularité de faire un consensus politique entre la gauche et à la droite qui l’ont mis en œuvre d’une façon plus ou moins identique depuis le début, au niveau national ou au niveau local.

Or j’ai tendance à me méfier des notions qui font un consensus politique car elles sous-entendent le plus souvent une absence de démocratie réelle. Le consensus politique brouille les antagonismes droite/gauche et contribue à la dépolitisation du discours. Si se désigner comme étant de « gauche » ou de « droite » est souvent critiqué par les médiacrates comme un élément complètement ringard, les référentiels idéologiques contribuent à l’élévation du débat politique car ils « forcent » les citoyens à avoir un avis sur la société qu’ils souhaitent. Mais c’est aussi le développement d’un discours d’impuissance face à la mondialisation libérale des femmes et des hommes politiques au pouvoir depuis plus de 20 ans qui a contribué à dépolitiser le discours. En effet, à quoi bon avoir un projet de société, si celui-ci ne laisse aucune marge de manœuvre.

En ce qui concerne les politiques urbaines, la notion de « politique de la ville » est une notion qui brouille les pistes. Lorsque l’on fait de la politique de la ville, on ne s’attaque pas aux causes réelles des malaises sociaux, on ne lutte pas contre le chômage, on ne lutte pas contre la relégation sociale, tout au plus on met en place des rustines sur un système qui s’essouffle. Il est d’ailleurs très difficile de s’y retrouver au milieu des dispositifs particuliers qui s’entassent au fil des ans. Par ailleurs, nous mettons en place des politiques exclusivement urbaines alors que ce ne sont pas simplement des problèmes urbains mais des problèmes sociaux. Pour le sociologue urbain « critique » Jean-Pierre Garnier cela « revient à confondre problèmes dans la ville et problèmes de la ville ».

Lorsque l’on utilise l’englobant « ville » pour ne pas nommer expressément les « cités » où se concentrent les populations les plus pauvres et les problèmes nous maintenons sous silence les effets du capitalisme car nous le diluons dans un grand tout non uniforme. Parler de la ville apparaît comme un moyen de désigner des problèmes qui ne sont pas forcément liés à celle-ci. Vouloir répondre à des problèmes qui n’ont d’urbain que leur situation géographique par des mesures exclusivement urbaines on n’agit en rien sur les causes de ceux-ci car on ne modifie pas les conditions de vie des populations. De la même manière lorsque l’on « déplace » des familles et des jeunes qui causent des problèmes sur un territoire on ne fait que « diluer » la misère sociale. Cela évite de se questionner sur les ravages du capitalisme tout en ayant l’impression d’agir pour l’intérêt général. La politique de la ville n’est donc aucunement politique car elle enterre la lutte des classes sous le consensus.

Si cette lutte des classes n’est pas reconnue, les pouvoirs publics mettent tout en œuvre pour empêcher son émergence. On va par exemple mettre en place une architecture particulière pour « éviter le crime ». Cela se traduit concrètement par la volonté de faire un espace public contrôlable notamment en supprimant les bancs (l’espace public doit être exclusivement un lieu de circulation et non plus d’arrêt) et les végétations qui pourraient masquer les individus. Le développement croissant de caméras de surveillance relève de cette volonté de contrôle des « classes dangereuses » des espaces publics urbains. C’est une façon « d’urbaniser pour dépolitiser » comme l’a écrit Jean-Pierre Garnier voire « d’Urbaniser la lutte des classes » comme le titre d’un ouvrage libertaire collectif des années 1960.

Enfin si la Politique de la ville prend en compte dans ses actions le développement d’une économie informelle comme conséquence d’une privation d’accès à un mode de vie « normal », les réponses restent encore trop dérisoires. Les quartiers d’habitat social souffrent avant tout de l’absence d’une politique efficace de droit commun qui remettrait en cause la logique de marché qui laisse sur le carreau de plus en plus de femmes et d’hommes. Le rôle des militants politiques de gauche est de redonner confiance aux habitants des cités dans leur rôle de citoyen en détruisant le discours de dépolitisation et de soumissions aux institutions financières et économiques. La réflexion à réaliser pour la mise en place d’une 6ème République ne se fera qu’avec l’ensemble des citoyens, mais en particulier avec ceux qui sont, aujourd’hui, les plus éloignés du processus de décision politique.


Le triomphe de la passivité

Tout le monde garde en mémoire la phrase de Patrick Le Lay, PDG de TF1 en 2004 : « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible ». Hors celle-ci est révélatrice d’un mode de vie nouveau dans lequel la télévision a un rôle principal. La production télévisuelle française des chaines privées comme publiques, qui s’inspire beaucoup des émissions américaines il faut le dire, est très souvent un véritable abrutissement médiatique. Les rares fois où je me suis décidé à m’installer devant la télévision j’en suis ressorti abasourdi par cette insulte à la capacité humaine à penser (et je ne citerais pas d’exemple d’émission tant il suffit d’en voir une seule pour comprendre de quoi je veux parler). Déjà Marx, par la notion de « renouvellement de la force de travail » considérait le loisir (c’est à dire le « temps de non travail ») comme un moment d’aliénation. Or aujourd’hui j’ai l’impression que nous avons atteints une sorte de Zénith.

Nous sommes nombreux dans mon entourage plus ou moins proche à faire le constat d’un détachement de la population par rapport à la vie politique et notamment par rapport aux questions de sociétés. Or ce culte de la passivité ne peut être que lié à cette forme d’aliénation médiatique. Le développement de la forme culturelle de « zapping » empêche toute forme de réflexion à long terme. Il est très intéressant d’étudier le fonctionnement d’un journal d’information télévisé pour se rendre compte de la manipulation. Les « informations » s’y enchainent à un rythme effréné et sans la moindre information de contexte global (de toute façon personne « n’a le temps »). En matière de discours politiques le constat est encore plus frappant. En effet, l’idéologie dominante y est en surreprésentation tandis que tout le reste est ignoré voire ridiculisé. Or ce format de « zapping » ne se limite pas aux journaux télévisés mais concerne d’autres objets de consommation médiatique comme les journaux gratuits (le « 20 minutes » met en avant ce principe d’information facile et rapide) voire des séries (la série courte, « Bref » diffusée sur Canal+, malgré sa qualité narrative relève de cette forme). Le divertissement a fini par remplacer l’information. C’est le triomphe de la passivité intellectuelle, du sentimental contre la raison.

Alors que pour sortir de la crise écologique et sociale, les femmes et les hommes ont besoin de solidarité, cette passivité contribue à renforcer le processus d’individualisation des comportements et des modes de vie. Ce processus ayant des répercutions directes sur la participation citoyenne, visible par une abstention en croissance (catastrophique chez les « jeunes ») mais aussi par un affaiblissement des activités associatives depuis quelques années.

Avec le Front de Gauche nous ne partons pas défaitiste et nous luttons au jour le jour contre cette aliénation. En faisant de la politique autrement, par exemple en mettant le peuple au centre de nos actions grâce aux assemblées citoyennes organisées partout sur le territoire français. D’une autre façon les actions d’écoutes collectives du Front de Gauche nous permettent de montrer qu’un usage plus collectif et plus raisonné de la télévision est possible.