L’espace public : terrain de lutte des expressions citoyennes

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Une chose est certaine, au Parti de Gauche les talents ne manquent pas ! Devant ce constat, j’inaugure aujourd’hui, et de la même manière que les copains de l’Art et la Manière il y a déjà quelques mois (mais ces gens là sont des avant-gardistes rêveurs), l’invitation sur le blog. J’ai donc le privilège d’accueillir Selin Ersoy, membre du Bureau national et chargée des questions d’urbanisme dans la commission Organisation et aménagement du territoire avec un article sur la réappropriation militante des espaces publics qui, en plus, vient compléter à merveille celui-ci. Bonne lecture.

Difficile de parler d’espace public sans aborder mille sujets. Celui de l’espace public comme lieu de visibilité est pourtant primordial pour un-e militant-e, quelque soit son bord. Il en découle une étroite relation entre le type de lieu, l’acteur humain qui utilise l’espace public et la forme que prend son expression citoyenne. Entre les rues, trottoirs, dalles, allées, places publiques, parcs, avenues et boulevards, le choix est grand pour les lieux de visibilité. L’espace public est l’endroit où se rencontrent le/la militant-e politique, l’associatif-ve, le/la délinquant-e, l’artiste ou tout simplement le/la passant-e. Enfin, les expressions citoyennes sur cet espace public sont multiples, que ce soit par le tag, l’affiche ou bien l’autocollant.

L’expression, c’est d’abord un message. Et un message, c’est une information. L’espace public est un support à la disposition de chacun (autant que les réseaux sociaux aujourd’hui) pour faire passer un message. Les médias habituels (presse, radio, télévision) ne jouent pas leur rôle de transmission d’information (cf. le film Les Nouveaux Chiens de Garde de G. Balbastre et Y. Kergoat). L’espace public est un outil qui assure la visibilité du message et son ubiquité. La fréquence de ce dernier (selon la quantité d’affiches posées sur les panneaux d’affichages ou à la sauvage, les autocollants collés sur les poteaux, les arrêts de bus et les panneaux de signalisation, etc.) non seulement témoigne de l’activité des militant-e-s qui sont derrière ce message mais aussi entraîne plusieurs effets. L’impact premier est qu’une trace est laissée et une trace qui apparaît à plusieurs reprises devant nos yeux reste dans notre esprit. Nous pouvons en être indifférent-e (affiches publicitaires ou pour divers événements), nous pouvons aimer le message (des autocollants du collectif Anti-fa ou bien une affiche pour la Marche du 5 mai qui n’a toujours pas été recouverte ni arrachée un mois après l’événement), ou nous pouvons être exaspéré-e-s (une affiche de la Manif pour Tous encore visible).
Leur visibilité marque une forme de territorialisation et d’appropriation de l’espace où leur trace a été laissée. L’énergie que nous avons, militant-e-s de gauche, ne doit pas être dépensée en vain, mais il est important de ne pas laisser l’espace public à des mains et des pensées néfastes pour notre société et notre espace public. Ce n’est pas dans une ambiance de crainte et de tensions où la haine et la méfiance sont prônées par certain-e-s que les citoyen-ne-s peuvent vivre ni s’émanciper dans l’espace public. La raison à cela est que celui-ci n’appartient à personne d’autre qu’à l’ensemble de la société, et non à un groupe d’individus particuliers.

Faire du collage, de l’autocollage ou des pochoirs est une manière de modeler l’espace public. La question est de savoir à quelle image nous le voulons modeler. Car l’image que l’espace public renvoie est celle de l’expression citoyenne. Les quêtes de visibilité et d’appropriation spatiale momentanées ont d’autres finalités que de promouvoir un seul message. Aujourd’hui, l’espace public est utilisé pour transmettre et modeler une image de la société voulue, et notamment la société, que, nous, militant-e-s de gauche, voulons voir émerger. Et c’est d’autant plus un enjeu dans le processus de Révolution citoyenne et de construction d’une constituante. Il y a une grande différence entre un autocollant qui dit « Vivre heureux, sans eux » et un autocollant qui dit « Egalité pour tous ». Le premier encourage la marginalisation de citoyen-ne-s sciemment visés, non seulement dans les rapports sociaux, mais aussi dans l’espace. Le second quant à lui prône la tolérance et l’absence de différence si ce n’est qu’elle est commune et égale justement à tou-te-s. Et les exemples ne manquent pas.

L’espace public est ce qu’il a toujours été, un terrain de lutte. Quand certains font avancer leurs expressions citoyennes d’une rue, de quelques lampadaires ou panneaux d’affichage, d’autres reculent. Ce processus d’allers et de retours des messages est ce qui impacte la territorialisation de l’expression citoyenne. Laisser un pan de terrain à des adversaires, c’est laisser leur message se répandre et prendre de la place. Et cette visibilité continue et fréquente rend les messages en question quotidiens, normaux, et ne choquent pas, si bien qu’ils définissent l’identité et le caractère d’un lieu, d’une rue, d’un quartier. C’est ainsi que certains sont considérés plutôt gauchistes, anar’, de droite ou de fachos, et les habitant-e-s en viennent à ne plus être étonné-e-s de voir tel ou tel type de message (de gauche ou de droite) dans leurs rues quand ceux-ci deviennent habituels.

Le marquage d’un lieu public est décisif pour la transmission d’un message et d’une information. Si la bataille se fait dans les idées et les arguments, elle se fait aussi sur le terrain et dans l’espace public. Ce dernier est une « fabrique des opinions » (expression de T. Paquot dans son ouvrage L’espace public), un lieu de publicité des expressions citoyennes et de construction de la société, et un terrain de lutte.

Selin Ersoy membre du Bureau national du PG et chargée des questions d’urbanisme dans la commission Organisation et aménagement du territoire

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La Métropole de la classe dominante

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Parce que plus de la moitié de la population mondiale vit en ville et parce que le « mode de vie urbain » dépasse largement les frontières mêmes des zones urbanisées, la ville est au centre des enjeux de société. Le mode de vie urbain est finalement l’expression spatiale du mode de production capitaliste. Si les « marchés » économiques et financiers, en cherchant sans cesse à faciliter la circulation des facteurs de production (du capital et du travail), ont participés et participent à la construction des villes que nous connaissons, ne perdons pas à l’esprit que cette construction est aussi politique. La fameuse « Métropole » est la ville de la classe dominante car dans celle-ci, plus qu’ailleurs, s’expriment les rapports sociaux du mode de production capitaliste ainsi que l’idéologie ultra-libérale qui l’accompagne. Plus qu’une simple « grande ville » sur le plan démographique, la Métropole, par la présence de nombreux sièges sociaux d’entreprises ou de grandes institutions, par des équipements culturels prestigieux, de grands centres de recherches à rayonnement international, etc., se définit comme un lieu de concentration et d’expression du pouvoir politique et économique.

Les métropoles s’inscrivent dans la logique économique de compétition mondialisée qui pousse à une ultra-spécialisation des territoires. Chaque métropole se doit d’avoir sa spécialité et être la meilleure dans son domaine au niveau mondial. Or cette spécialisation conduit  à des absurdités écologiques (multiplication des flux de transport et de capitaux) ainsi qu’à des inégalités sociales entre les intégré-e-s à la métropole (les habitants des centre-villes) et les relégué-e-s à la marge de celle-ci.

A l’inverse des « villes lentes » et des « villes en transition » qui se fixent une limite démographique restreinte, les métropoles qui fonctionnent sur une recherche permanente d’économies d’échelles et sur l’expression d’un rapport de force compétitif, ont besoin d’un nombre d’habitant-e-s importants pour s’affirmer. Or cette croissance démographique sans fin de certaines villes, et pendant que d’autres perdent inexorablement des habitant-e-s, va à l’encontre d’une soutenabilité et d’une bonne qualité de vie pour toutes et tous. Cette stratégie politique démographique « expansionniste » des territoires les plus attractifs pour le capital, s’accompagnant souvent d’une marchandisation des services urbains, sape la capacité des villes à contribuer à l’émancipation des individus. Notre combat idéologique doit s’inspirer des penseurs socialistes du 19ème siècle qui n’hésitaient pas à proposer des systèmes urbains cohérents avec leur critique du système productif.

Refuser la « métropolisation » des villes c’est également lutter contre la ségrégation spatiale. Tandis que le Centre-ville est l’espace de la classe dominante où se concentrent lieux de décision, boutiques de luxe et équipements prestigieux, la banlieue apparaît comme le lieu d’accueil des rejetés de la compétition mondialisée, des migrants et des classes populaires. Mais la banlieue n’est pas uniquement lieu d’accueil des populations rejetées, elle l’est aussi pour les activités et équipements dont le centre de la métropole ne veut pas directement sur son territoire : cimetières, déchèteries, entrepôts divers, dépôts de bus… Toutes ces activités sont indispensables au bon fonctionnement de la ville mais sont bannies des espaces de la classe dominante. De la même manière les villes n’ayant pas les ressources pour accéder au statut convoité de « Métropole » deviennent des lieux mis au rebut, à l’attractivité déclinante. S’il est souvent difficile de tracer les « contours » de la ville, prendre du recul sur la façon dont elle est conçue permet d’observer les conflits de classe dans la lutte pour les meilleures places.

Mais la « Métropole » c’est aussi une construction non-démocratique. Face à ce constat partagé par tous, la classe dominante n’hésite pas à mettre en avant la difficile « gouvernance » à cette échelle. Les métropoles partagent cette caractéristique d’exclure les citoyen-ne-s des processus de décision. Le déni démocratique métropolitain s’exprime en premier lieu par la création de nouveaux échelons de décision, rendus volontairement illisibles pour les habitant-e-s, disposant de compétences de plus en plus nombreuses et approfondies. Au lieu d’une « ville pour tous, faite par tous », la Métropole est une « ville pour une minorité de possédants, faite par cette minorité ». En matière de démocratie locale les baronnies solfériniennes ressemblent parfaitement aux baronnies de l’UMP : le premier projet de loi de « l’acte III » de décentralisation dit de « modernisation (sic) de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles » présenté en Conseil des Ministres le 10 avril 2013 renforce la concentration des pouvoirs dans les mains de « grands » notables locaux, en dépouillant par la même occasion les petites collectivités échelons démocratiques de proximité. Le modèle présidentialiste de la 5ème République devient la norme à appliquer sur tous les territoires.

Nous ne pouvons pas avoir l’ambition d’appréhender correctement le processus de métropolisation en mettant de coté sa dimension politique et idéologique. Alors que le capitalisme a son modèle de ville, l’écosocialisme doit également avoir le sien. Ce dernier doit favoriser l’émancipation des individus, le « droit à la ville », c’est à dire le droit de pouvoir jouir pleinement des possibilités qu’offre la ville et peut importe sa classe sociale, et celui de « pouvoir faire sa ville » en mettant en avant la capacité des habitant-e-s à prendre le pouvoir. La forme urbaine étant directement liée à notre mode de production, le passage d’un mode de production capitaliste à un mode de production écosocialiste doit s’accompagner d’un changement dans la façon de concevoir la ville. Pour ce faire la méthode est la planification écologique, car seule celle-ci peut prendre en compte le temps long, rapprocher les lieux de travail des lieux de vie, réaffirmer et développer des services publics de qualité, valoriser les mobilités douces, l’autoconstruction des logements, l’habitat participatif, etc. Sortir de la logique des métropoles c’est avoir un haut degré d’exigence écologique, seul niveau acceptable pour sortir de l’impasse vers laquelle le système capitalisme nous mène. A l’inverse poursuivre dans la direction de la métropolisation c’est cantonner l’écologie à des lieux d’expérimentation du capitalisme vert (« les éco-quartiers ») et faire preuve d’un aveuglement destructeur.


L’égalité des chances pour perpétuer les inégalités

Le système capitaliste libéral a une force qu’on ne peut pas lui retirer : il est très bon pour inculquer aux individus la responsabilité de ses propres échecs. Bien qu’il subisse des crises à répétitions, dont il se sort la plupart du temps par des mesures « non-capitalistiques », il reste particulièrement difficile de remettre en cause son efficacité sociale, écologique et même économique à assurer le « bien vivre » de l’humanité. La quasi-totalité des observateurs de la société, quel que soit leur domaine d’analyse, décrivent un affaiblissement des comportements solidaires dans la vie des individus. Or ce constat est particulièrement vrai pour la classe ouvrière qui a tendance à s’individualiser (au détriment de ses intérêts de classes) tandis que la classe supérieure/dominante continue à mettre en place son processus historique, de reproduction et de perpétuation de sa position sociale, à partir d’une solidarité basée sur les réseaux de connaissances. Cet affaiblissement de la solidarité de la classe ouvrière ne provient pas d’une situation où les travailleur-se-s seraient plus « égoïstes » ou « moins motivé-e-s » par l’action collective par choix, mais d’une stratégie politique de long terme mise en place par les (socio)-libéraux depuis les années 1980.

L’intériorisation de l’idée que l’individu touché par une difficulté sociale (précarité, chômage, pauvreté …,) l’est par sa faute exclusive, résulte en partie de l’idéologie de « l’égalité des chances » promue par l’école. Si l’égalité des chances, c’est-à-dire la réduction conséquente des inégalités de naissance, est un objectif politique digne, la situation actuelle apparait éloignée de l’idéal. Tandis que l’on fait croire aux élèves, quel que soit le niveau scolaire, qu’avec du « travail » chacun a sa chance de réussir à avoir une « bonne place », la réalité est bien différente : les inégalités persistes entre les enfants recevant de leurs parents un capital culturel important (le même que celui demandé en « savoir scolaire ») et ceux qui en reçoivent peu, ayant des parents moins diplômés et moins informés des « voies royales » à suivre en matière d’études. Sous le couvert d’offrir à tous la même « chance », le système justifie les inégalités toujours plus importantes entre quelques privilégiés et la masse de ceux qui galèrent au quotidien.

L’argument de l’égalité des chances pour justifier les inégalités est souvent accompagné d’une insistance sur les différences sociales et culturelles. Lorsque les pouvoirs politiques se rendent compte que les inégalités deviennent trop criantes, ils mettent en place des mesures dite de « discrimination positive ». Les enfants issus de banlieue populaire ont le droit à leur collège en ZEP (Zone d’éducation prioritaire) et les « minorités visibles » (sic) voient leurs « semblables » (physiquement mais pas socialement) dans des émissions de télévisions. La société capitaliste valorise celui qui a réussi à « s’en sortir », sortir du ghetto urbain et de sa situation sociale, celui qui a su profiter de l’égalité des chances, au détriment de tous les autres. L’idée sous-jacente est que si certain peuvent « gagner » en partant de loin, « l’égalité des chances » existe réellement dans les faits.

Mais cette idée est lourde de conséquences. En plus de favoriser la stigmatisation en groupant des individus par des caractères physiques ou sociaux communs, au détriment de l’unité nationale républicaine, elle contribue à l’intériorisation des « échecs » de ceux qui ne rentrent pas dans la catégorie des « gagnants ». A force de croire, à tort, que chacun a eu la même chance que son voisin, les individus pensent que s’ils sont au chômage depuis des années ou qu’ils doivent enchainer des « petits boulots » intermittents et mal payés, cela ne peut être que de leur faute. Or le chômage de masse est plus le fait d’une absence de demande de travail (« d’offre d’emploi ») que d’une fainéantise supposée des travailleurs. Intérioriser l’échec a comme répercussion directe l’augmentation du stress quotidien, du nombre de dépressions et de suicides. Dans ces conditions la lutte sociale collective apparait difficile, les situations individuelles de repli sur la sphère domestique sont plus fréquentes.

En prônant cette forme « d’égalité des chances » (qui n’en est pas une dans les faits), le système libéral fait perpétuer les inégalités et les rend légitimes : comment être contre la réussite d’un individu qui a eu la même chance que tout le monde mais qui a réussi à se démarquer par un « travail acharné » ? Si l’on poursuit le raisonnement, comment vouloir imposer un revenu maximum a quelqu’un qui n’est dans cette situation que par son mérite individuel ? Croire aveuglement dans « l’égalité des chances » est, je pense, une erreur pour la gauche. Préférons à celle-ci une idée tendant à l’égalité réelle, une situation où le travail de l’ouvrier serait reconnu comme ayant la même utilité sociale que celui du cadre ou du chef d’entreprise, plutôt qu’une situation où l’ouvrier est vu avant tout comme quelqu’un n’ayant pas réussi à être cadre. Il ne s’agit pas de prôner un modèle qui effacerait tous les particularismes ou toutes les différences, mais un modèle qui favorise la collaboration plutôt que la compétition généralisée, bref un modèle républicain hérité de la Révolution française ayant mis à bas les privilèges.

 


Vive les quartiers populaires

Après le premier tour de l’élection présidentielle il est temps de prendre du recul et de faire un bilan raisonné. Si la déception a pu être le premier sentiment partagé, je crois néanmoins que nous pouvons nous réjouir de ce que nous avons réalisé durant cette campagne.  En effet, pendant que nos soit disant camarades nous tiraient dans le dos, nous avons été les seuls à démontrer l’imposture du parti de la haine et aujourd’hui tout le monde apparaît d’accord pour dire que nous l’avons empêché d’être au second tour. Pour moi l’heureuse surprise de ce scrutin est le vote clairement à gauche (et souvent pour le Front de gauche malgré la pression terrible exercée par le PS via le « vote utile ») des quartiers populaires. Alors que les médias aiment nous faire croire que le vote des bas instincts, le vote Front national, est un vote qui exprime la souffrance des « invisibles », nous voyons clairement que ceux qui souffrent le plus au quotidien de l’exclusion, de la précarité et de la stigmatisation rejettent majoritairement les représentants de la haine.

Prenons par exemple des communes connues pour être des « quartiers sensibles » : dans la Région parisienne comme La Courneuve commune de Seine-Saint-Denis où Jean-Luc Mélenchon est 2ème  derrière François Hollande avec un score de 20,42% contre 11% pour l’héritière de Montretout, ou comme Grigny dans l’Essonne, à coté de chez moi, où il est aussi 2ème toujours derrière le PS et toujours avec un score qui dépasse les 20%. Mais c’est aussi le cas dans les banlieues des villes de province par exemple dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin où le candidat du Front de gauche est aussi le deuxième homme loin devant Le Pen. D’une manière générale ce sont les départements où se concentrent les malaises sociaux où la gauche dans son ensemble enterre l’intolérance sous la solidarité.

Méfions nous encore une fois des conclusions médiatiques trop simplistes. Si les votes Le Pen se concentrent en effet dans les régions rurales et péri-urbaines l’étude approfondie des bureaux de votes de l’ensemble des communes de France nous permet d’observer que ce ne sont pas les quartiers les plus pauvres qui votent majoritairement pour le FN mais bien les quartiers les plus aisés, voire même les quartiers clairement bourgeois. Si certains individus, en particulier ceux dont la culture politique et citoyenne n’atteint pas des sommets, ont pu vouloir exprimer un vote « contestataire », le vote Le Pen est avant tout un vote de la classe dominante et de ceux qui rêvent jour et nuit d’y appartenir. Ceux-là, n’ayant toujours pas compris que leur intérêt est différent de celui des bourgeois, et désignant l’étranger comme l’ennemi numéro 1, se trompent de cible. Nous avons ici encore la preuve que la lutte de classe trouve une inscription dans l’espace et que seule la mixité sociale peut faire évoluer les consciences.

Les quartiers populaires ne sont donc pas condamnés comme certains voudraient nous faire croire au communautarisme ethnique et religieux. Leurs habitants ont prouvés encore une fois que ce sont des lieux où règnent la solidarité et la dignité face aux difficultés de la vie quotidienne et des lieux où l’intérêt général prime sur le repli sur soi craintif et égoïste. Alors que les fascistes aiment s’appeler « patriotes », nous voyons que la France de l’amour et l’amour de la France ne sont pas de leur coté mais bel et bien du coté du métissage et de l’ouverture à l’autre surtout si il ne nous ressemble pas ! Alors aujourd’hui, gardons espoir en la Révolution citoyenne, nous ferons reculer le fascisme partout mais en attendant, vive les quartiers populaires !


Les espaces de la bourgeoisie

Cet article est beaucoup inspiré des ouvrages des sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot qui font depuis des années des travaux capitaux pour comprendre les modes de vie de la bourgeoisie. Leurs ouvrages sont de véritables outils militants d’éducation populaire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je vous conseille bien évidemment de faire de même.

Après avoir décrit, dans une précédente note de blog (https://emancipationurbaine.wordpress.com/2011/12/10/le-lieu-du-ban/), le processus qui a amené les banlieues populaires à devenir des lieux de ségrégation et de bannissement pour les plus pauvres, nous allons voir qu’en ce qui concerne les plus riches, ces derniers ont une manière particulière d’occuper l’espace. La manière d’habiter un lieu n’est pas neutre politiquement, l’aménagement spatial est une « projection au sol des rapports sociaux », c’est à dire que l’endroit où l’on habite traduit d’une manière la position sociale que l’on occupe dans la société.

Alors que les plus pauvres sont rejetés de plus en plus loin du cœur historique, les plus riches profitent des opérations de renouvellement urbain des centres villes. Ce processus de « gentrification » entraine une augmentation très forte des prix de l’immobilier dans ces zones, augmentation qui rend impossible l’installation d’individus issus des classes populaires de plus en plus précarisées. Ces inégalités spatiales ne sont pas le fruit du hasard mais de raisons politiques : une recherche de ségrégation volontaire de la part de la bourgeoisie.

La recherche permanente de l’entre soi doit être une garantie, pour l’oligarchie dominante, de perpétuer sa domination par la reproduction sociale. En effet, pouvoir choisir sa ville ou son quartier d’habitation (luxe que de moins en moins d’individus peuvent s’offrir) permet de choisir ses voisins et les fréquentations de ses enfants. Derrière l’idée de préserver son « milieu de vie », il y a la volonté de sélectionner son environnement social. Sélection qui est faite par le niveau des revenus qui sont nécessaires pour accéder au logement.

Cette proximité des bourgeois avec leurs semblables permet de « mobiliser les réseaux » et créer ainsi une véritable solidarité de classe. Cette solidarité est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de se mobiliser contre des projets qui mettent en danger, directement ou indirectement, leurs intérêts. Le plus caricatural est la mobilisation contre la construction de logements sociaux à proximité des foyers de l’oligarchie. Quand la bourgeoisie s’organise dans une lutte sociale c’est pour empêcher la construction de logement HLM à proximité. Et pour éviter d’avoir à respecter l’article 55 de la loi SRU (article qui rend obligatoire la construction de 20% de logements sociaux) l’oligarchie fait preuve de nombreux stratagèmes : si certaines communes, comme Neuilly sur Seine préfèrent payer des (trop faible) amendes, d’autres profitent d’avoir comme voisine des communes populaires avec un taux de logement social dépassant fréquemment 50% pour s’abstenir de leurs obligations. Les amendes apparaissent comme le prix à payer pour se protéger de la proximité des plus pauvres.

La solidarité bourgeoise apparaît aussi dans les règles stricte qu’elle s’impose pour garantir la valeur d’usage et la valeur marchande du bien immobilier. Cette forme d’autocontrôle est particulièrement palpable dans les espaces surveillés des « gated community ». Cette forme de quartier résidentiel qui prend son essor aux Etats-Unis dans les années 1990 se définit comme un quartier complètement fermé sur lui même, « sécurisé » par des clôtures, barrières et gardes à l’entrée. Il est impossible d’y rentrer si un des propriétaires n’a pas donné l’autorisation au gardien. La Villa Montmorency, villa « refuge de nombreuses riches personnalités », dans les 16ème arrondissement de Paris est l’archétype des quartiers résidentiels fermés de l’entre soi bourgeois.

Alors que le terme de ghetto est souvent utilisé pour désigner des territoires en déshérence où vivent les populations les plus précaires, nous pouvons voir que les espaces bourgeois sont finalement bien plus homogènes socialement. Dans la même idée, la lutte des classes n’a pas été abandonnée par la bourgeoisie qui n’hésite pas à se mobiliser, et à parler comme un seul homme, pour défendre leurs intérêts. Warren Buffet, milliardaire américain, énonçait avec un cynisme inouï que « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». Il est important que nous agissions pour revendiquer un meilleur partage des richesses. Prenons exemple sur la bourgeoisie, non pas pour leur mode de consommation mortifère, mais sur leur façon de s’organiser pour défendre leurs intérêts de classe.


L’émancipation urbaine ?

En 2008, un seuil a été franchi. En effet, depuis cette date plus de la moitié de la population vit dans en ville. Loin d’être anecdotique, c’est un véritable bouleversement auquel nous assistons. L’être urbain ne concerne pas seulement la qualité d’habitant d’une ville mais l’ensemble des manières d’être qui vont être rattachées à cette qualité. C’est la vie en ville qui va conditionner les comportements humains. Le fait de penser et de se comporter d’une certaine façon (par exemple dans la manière de concevoir ses relations sociales, de consommer, de travailler … ) est le résultat d’un processus complexe d’un mode de socialisation urbaine qui est en totale opposition avec le mode de vie rural qui prévalait. La formule du sociologue Henri Lefebvre « L’espace est la projection au sol des rapports sociaux » est particulièrement symbolique des liens qu’entretiennent les modes de vie et la façon d’occuper de l’espace.

Le choix d’émancipation urbaine comme titre de mon blog relève donc de l’idée qu’il est nécessaire de penser «l’urbanité» comme élément central de toute la pensée politique d’aujourd’hui. Le mot «citoyen» a d’ailleurs comme origine étymologique le mot latin «civis» dont un des dérivés est celui «d’habitant de la cité».

Si la ville est à l’origine de la pensée politique en générale, elle l’est aussi, et de manière plus profonde encore, en ce qui concerne la pensée révolutionnaire. Au cours du 19ème siècle, avec la Révolution industrielle et le véritable exode rural que celle-ci va entrainer, nous allons avoir un mélange de plus en plus important des différentes classes sociales à l’intérieur des villes. Cette cohabitation forcée va avoir des conséquences très importantes sur le développement de la conscience de classe. En effet, pour la classe ouvrière naissante, quitter la campagne pour vivre en ville va se traduire par un abaissement de la qualité de vie et une hausse de la mortalité (conditions de travail désastreuses, maladies nombreuses…) mais aussi offrir à la vue de tous les inégalités de condition de vie entre une bourgeoisie toujours plus riche et un prolétariat toujours plus pauvre. Durant le 19ème siècle la ségrégation sociale était beaucoup moins forte qu’aujourd’hui et il était fréquent que des ouvriers et les propriétaires d’usines vivent dans un même immeuble, à des étages différents. Conscient des différences de niveau de vie entre ces classes, nous allons assister à la naissance du syndicalisme et des premiers mouvements ouvriers.

Lorsque l’on a compris cette relation entre ville et révolte populaire nous pouvons nous rendre compte que l’expression de révolte urbaine apparait être un pléonasme. Par ailleurs, bien souvent les «révoltes urbaines» n’ont comme caractère urbain que le seul fait de se dérouler dans un espace urbain très particulier mais elles partagent le plus souvent des mots d’ordres, qui dans d’autres situations, seraient considérés comme «sociaux», «politiques» ou «syndicaux».

Le titre de mon blog, « l’émancipation urbaine », traduit une nécessité pour le peuple de reprendre possession de sa propre existence contre tout forme d’aliénation capitaliste afin de permettre une émancipation humaine.