De l’habitant au citoyen conscient

Nous, militants politiques, syndicaux et associatifs, nous connaissons l’importance des mots utilisés, de la signification politique de ceux-ci. Utiliser un terme plutôt qu’un autre permet de donner un sens particulier à ses propos et par cette occasion faire passer ses idées. Le langue des libéraux est particulièrement fournie en mots et formules : ils parlent de charges sociales plutôt que des cotisations, de coût du travail plutôt que du prix du travail (mais jamais du coût du capital) ou de la fameuse compétitivité. Cette terminologie antisociale apparaît encore plus fréquente aujourd’hui, le parti dit « socialiste » au pouvoir, ayant décidé d’abandonner la lutte idéologie sociale en donnant des gages à l’idéologie patronale. En bref, le langage des dominants devient le langage dominant.

En ce qui concerne la « démocratie locale » (terme volontairement imprécis servant simplement à  différencier de la forme « classique » de démocratie représentative) se développe la notion « d’habitant », en particulier dans les communications politiques et/ou institutionnelles des collectivités. L’habitant serait l’expert « de situation », celui qui connaît les réalités locales (de son quartier, de sa ville …) car les vivant quotidiennement. Les « élus » de la démocratie représentative invitent l’habitant dans les instances de démocratie locale car il sait celui-ci « désintéressé politiquement » : il ne défend pas une idéologie particulière et n’a pas d’ambition politique individuelle. Il n’apparaît pas comme une menace pour le pouvoir en place car il ne le remet pas en cause. L’habitant a simplement un rôle d’assister le « gestionnaire de la collectivité ». En étant plus direct, il aide les notables locaux et légitime leurs actions en donnant un aspect « démocratique » de façade. Cette façon de mettre en avant l’habitant répond à un contexte d’une volonté pour les partis majoritaires (libéraux et socio-libéraux) de dépolitiser les enjeux locaux en supprimant toute réflexion globale. Dépolitiser permet d’éviter d’avoir à critiquer les politiques menées nationalement, et notamment des conséquences de l’austérité sur les budgets des collectivités par exemple.

Mais à l’inverse de l’habitant, « égoïste » par définition car intégré à un territoire particulier, il faudrait valoriser le « citoyen » : l’individu libre et conscient qui agit au nom de l’intérêt général, plutôt que pour ses intérêts propres. Valoriser le citoyen dans les instances locales de démocratie demande de dépasser la simple évocation du quotidien pour une réflexion plus globale de l’intérêt général. Cela permet de lutter contre les comportements NIMBY (« Not in my backyard », « Pas dans mon arrière-cour » en français) qui poussent les habitants à se mobiliser contre un projet particulier proche de chez eux, par exemple la construction d’une usine d’incinération ou une centrale nucléaire, sans remettre en cause le système global, le niveau de déchets produits ou l’énergie nucléaire. Or, si le citoyen poursuit un objectif politique beaucoup plus ambitieux, cela nécessite un peuple éduqué politiquement qui fasse d’importants efforts « sur soi ». Ce sont ces efforts qui permettent de poser les bases d’une société du « vivre ensemble », c’est à dire une société où chacun consenti pour les autres.

Le « citoyen » apparaît donc comme l’habitant ayant fait abstraction de ses intérêts propres. Au Parti de Gauche et au Front de Gauche, nous sommes partisans de la Révolution citoyenne et d’une 6ème République réellement démocratique. Or dans celle-ci les divers processus de démocratie locale (dont beaucoup sont encore à inventer) auront une importance toute particulière. En effet, à l’échelle locale les actions ont (quasi)directement des conséquences visibles et peuvent aider les citoyens les plus éloignés aujourd’hui de la politique à reprendre gout pour l’action publique. Mais elle est aussi une échelle pertinente pour mettre au point la planification écologique et les relocalisations d’activités. La participation citoyenne locale de la 6ème République doit être complètement différente de ce que l’on peut observer aujourd’hui et doit donner au citoyen un réel pouvoir de décision (par exemple en matière budgétaire). Mais développer la démocratie locale ne peut pas se faire de manière autonome du pouvoir « central » qui lui même doit aller à contre-courant des reculs démocratiques que nous connaissons : dispositions du TSCG (lui même approuvé sans référendum), valorisation des instances non élues, mépris des choix électoraux quand ils ont lieux …

Le développement de la démocratie locale n’est pas un objectif accessoire dans le processus de Révolution citoyenne. Elle doit permettre de renouveler un système de moins en moins démocratique afin d’impliquer les citoyens (et en particulier les plus éloignés aujourd’hui du système politique) aux décisions collectives. Commençons dès maintenant à réclamer un « haut niveau » de politique en refusant les barrières physiques et symboliques à la participation. Le peuple n’est pas seulement composés d’habitant(e)s de la cité mais de citoyen(ne)s libres et éduqué(e)s. A partir de là, la situation où les notables élus de pères en fils (pas de féminisation possible ici…) souvent grâce à du clientélisme, ne pourra que prendre fin, et la démocratie aura un nouveau souffle.

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Entre les femmes et les hommes, les inégalités s’inscrivent (aussi) dans la ville

Les lecteurs réguliers de ce blog doivent commencer à le savoir, l’organisation de l’espace est le résultat d’une projection au sol des rapports sociaux. Le processus de ségrégation, recherchée pour les « ghettos de riches », subie pour les « ghettos de pauvres », en est l’exemple le plus flagrant. La lecture de blog de camarades féministes (et de Romain Jammes en particulier) m’a incité à m’interroger, de la même manière que pour les rapports sociaux, sur les relations qui peuvent exister entre le genre des individus et les comportements en ville. Pour poser la question autrement : le système patriarcal applique t-il sa domination dans l’espace ?

La Femme est « la prolétaire du prolétaire » tant elle est victime d’inégalités par rapport à l’Homme. Ces inégalités concernent le marché du travail, avec des salaires et des retraites plus faibles et un « plafond de verre » qui limite les possibilités de carrière,  elles concernent la sphère domestique car les taches quotidiennes « ménagères » sont encore majoritairement faite par les femmes, mais également les représentations : le féminin est encore trop souvent dévalorisé par rapport au masculin. Or ces inégalités ne viennent non pas du sexe biologique mais du « genre » et celui-ci est une construction sociale. En effet, la société inculque aux femmes des normes, des manières de se comporter, des sentiments et des sensations spécifiques. Les comportements « naturels » n’existent pas en tant que tel, la société patriarcale naturalise les différences pour légitimer la domination. Il s’agit de nous faire penser que si ça vient de la nature, c’est « comme ça », et c’est donc immuable !

Ces différenciations se font le plus souvent au détriment des femmes, et la façon d’appréhender la ville ne déroge pas à ce constat. La socialisation, dès le plus jeune âge de l’enfant, a tendance à confiner les femmes, dans l’espace intérieur tandis que les hommes acquièrent, avec l’âge, un droit d’accès au monde extérieur. C’est une profonde inégalité de traitement entre femmes et hommes car l’intérieur est par définition borné, limité. L’espace intérieur est celui du foyer, du repli sur soi. Il rend difficile l’émancipation personnelle de la femme qui ne le quitte pas. A l’inverse l’espace extérieur est celui de la participation à la vie de la cité, celui qui fait prendre conscience à l’individu de sa propre existence, par rapport et avec les autres. C’est cette connexion avec le monde extérieur qui permet l’émancipation. C’est ce constat qui explique en partie les inégalités de genre dans le système de représentation politique, les hommes dès le plus jeune âge ayant eu à faire à la « chose-publique ». L’idée que sous tend cette situation inégalitaire, vis à vis de l’accès à l’espace public, est celle d’une supposée « faiblesse » de la Femme, celle-ci ayant besoin pour sortir de la protection d’un homme. L’espace domestique apparaît protecteur tandis que l’espace public est celui de tous les dangers (mais c’est oublier que les viols et les violences diverses sont bien plus nombreux à l’intérieur d’un ménage).

Mais s’il y a peu de remise en cause de ce statut de la part des femmes, la raison est que c’est un processus de domination très puissant et intégré inconsciemment par elles. Les femmes se sentent mieux dans l’espace privé car elles subissent, quotidiennement, d’avantage que les hommes les sentiments d’insécurités. Elles s’imposent des interdits concernant les lieux qu’elles « ne peuvent pas fréquenter », car ceux-ci étant jugés dangereux, par exemple à cause de l’absence de luminosité ou à cause des « mauvaises fréquentations » (des hommes le plus souvent). Encore une fois les femmes sont forcées d’avoir le « monopole de la pudeur » car la société leur impose de faire des efforts (prendre un itinéraire de substitution pour éviter une « zone à risque » par exemple). Inversement des lieux sont d’avantage recherchés par les femmes car ils rentrent en phase avec leurs attentes inconscientes : les lieux calmes, beaux sécurisants… Les marchands jouent parfaitement sur ces attentes et utilisent des caractéristiques sexistes pour proposer aux femmes des lieux qui seront jugées instinctivement agréables et seront donc fréquentés.

Enfin, n’oublions pas que ces inégalités de genre complètent des inégalités déjà existantes. Les femmes qui sont le plus cloitrées dans l’espace privé domestique sont d’abord celles les plus pauvres et précaires. En proie aux situations de chômage, de temps partiels subit, de « monoparentalité », les occasions de sortir de cette domination deviennent rares, d’autant plus si elles sont intégrées à des groupes sociaux réactionnaires (« religieux » le plus souvent). Les femmes issues des classes supérieures apparaissent beaucoup moins touchées par les inégalités spatiales car elles adoptent des comportements sociaux relativement (et notamment dans le « monde du travail ») proches de ceux des hommes.

La lutte contre les inégalités spatiales de genre n’est pas une chose simple car elle implique de modifier en profondeur les représentations sociales. C’est un combat culturel difficile et de longue haleine qu’il faut mener, sur tous les fronts, en luttant contre de puissants processus de mise en œuvre de la domination masculine mais également contre son inconscient.