L’hypocrisie de l’éco-quartier

tumblr_mpmkfzZub61qed11lo1_1280

 L’éco-quartier est le concept à la mode chez les élus locaux en matière d’aménagement. Symbole de modernité pour la collectivité locale qui porte le projet, il permet aux édiles de ces dernières de mettre en avant leur « fibre » d’environnementaliste et d’attirer les voix des citoyennes et citoyens toujours plus sensibles aux conséquences néfastes des activités humaines sur l’environnement. Développer un éco-quartier sur son territoire est une des plus efficaces façons de témoigner de sa propre prise de conscience et par la même occasion, et de manière bien évidemment fortuite et non-calculée, de mettre en place une stratégie de marketing territorial orienté vers les classes moyennes supérieures. C’est à dire vers les « dominés de la classe dominante », qui échappent, pour le moment, à la crise économique et qui disposent de revenus suffisamment importants pour envisager un changement de leur mode de consommation vers du « responsable » et de « l’éthico-biologique ».  Or cette volonté de tout transformer en vert, en espérant tirer profit du marketing territorial, conduit à  labelliser « éco » et « durable » tout et n’importe quoi, et notamment des projets parfaitement anti-écologiques, productivistes et ségrégatifs.

 Car il ne faut pas grand chose pour transformer un projet urbain « traditionnel » en projet urbain « éco-quartier ». J’entends par là que les obligations légales à la labélisation sont bien minces et engagent peu les décideurs et les maitres d’œuvres. Ces obligations concernent avant tout des mesures techniques telle que des obligations en termes d’isolation thermique avec les fameuses normes BBC (bâtiments basse consommation) et HQE (haute qualité environnementale), l’utilisation de matériaux « écologiques », ou des procédés de récupération et de traitement des eaux de pluies, de transformation de l’énergie solaire ou éolienne  en électricité, etc. Les projets les plus avancés doivent être à « énergie positive », c’est à dire créant plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Je suis conscient de l’importance de ces procédés techniques pour réduire les impacts anthropiques sur la planète mais je suis également conscient des éléments, au moins aussi importants, qui sont mis de côté, voire passés sous silence.

Derrière les procédés techniques et les composants des projets urbains d’éco-quartiers tels que la valorisation des trames vertes et bleues, ou la création de voies de circulation douce, parfaitement consensuels et donc ne créant pas de vagues électorales, d’autres enjeux sont dissimulés.  Si les consciences évoluent et commencent à accepter de plus en plus que l’on pose la question de la densité urbaine (à la condition légitime qu’elle soit « bien faite » et qu’elle ne soit pas synonyme de promiscuité), souvent en raison de la mise en place ou de l’amélioration des transports publics qu’elle permet, d’autres questions n’ont pas le droit de parole. Ce sont en particulier celles tournant autour des « stratégies de peuplement », avec comme corolaire la question du nombre de logements sociaux dans ces quartiers, mais également celles concernant la place de la voiture dans la ville, et particulièrement le nombre de places de stationnement accordées à chaque logement. Ces deux questions sont aussi importantes que celles touchants à l’isolation thermique ou aux matériaux utilisés mais font rarement l’objet de réflexion dans la création d’éco-quartier car jugées trop sensibles pour les décideurs ; les élus ayant peur de froisser la susceptibilité de quelques habitants réactionnaires et égoïstes qui refusent de voir des pauvres vivres à leur proximité.

Mais l’hypocrisie des éco-quartiers ne s’arrête pas là. En effet, créer un éco-quartier c’est également un moyen de se donner « bonne conscience » en refusant de voir les relations directes entre le développement du modèle productiviste capitaliste et les dégradations de l’environnement. C’est cantonner le problème à un niveau local, voire individuel en pointant l’égoïsme de ceux qui ne font pas l’effort de vivre dans un éco-quartier, pour ne pas avoir à se poser des questions globales. Questions qui se poseraient plus facilement à des échelles plus vastes.  Jamais la question de la répartition des richesses, pourtant condition centrale à la mise en place d’une réelle et efficace politique écologique, n’est abordée.  Elle n’est jamais abordée car les publics cibles des projets d’éco-quartier sont les catégories sociales « supérieures », celles qui recherchent un entre soi protecteur, loin des classes populaires et de la « mauvaise image » qu’elles véhiculent.

Les projets d’éco-quartiers s’inscrivent pleinement dans les standards de l’aménagement capitaliste. Ils sont la plupart du temps réalisés par les grandes entreprises de travaux publics, trustant l’ensemble des marchés publics, ils permettent d’augmenter sensiblement la valeur immobilière des terrains et font donc s’enrichir les spéculateurs, et ne sont pas dénués de grands espaces commerciaux, ces derniers devenant les espaces publics de référence. Label « Eco-quartier » ou pas, le PPP (Partenariat Public Privé), la privatisation des espaces publics, et la prévention situationnelle, restent des modèles dominants en matière d’aménagement, et les aménageurs sont peu nombreux à pointer la contradiction.

On observe donc, de manière schématique, une polarisation entre les classes supérieures qui se concentrent dans les centres-urbains et les éco-quartiers, et les classes populaires dans les quartiers populaires et les banlieues péri-urbaines. Or ce modèle de développement ségrégatif n’est ni soutenable écologiquement, ni soutenable socialement. Nous devons sortir d’une logique d’aménagement urbain s’appuyant sur des « projets modèles » pour passer à une logique planifiée d’ensemble. Pour être véritablement écologique l’aménagement territorial doit être pensé dans une politique globale éco-socialiste de rupture avec le modèle capitaliste. Il ne s’agirait plus uniquement de chercher à préserver l’environnement par des mesurettes techniques et consensuelles, mais de prendre en compte la planification territoriale, à l’ensemble des échelles, dans une stratégie de redistribution des richesses, de dé-financiarisation, d’exigence démocratique, et de planification écologique pour réduire nos consommations énergétiques.

Publicités

L’espace public : terrain de lutte des expressions citoyennes

11

Une chose est certaine, au Parti de Gauche les talents ne manquent pas ! Devant ce constat, j’inaugure aujourd’hui, et de la même manière que les copains de l’Art et la Manière il y a déjà quelques mois (mais ces gens là sont des avant-gardistes rêveurs), l’invitation sur le blog. J’ai donc le privilège d’accueillir Selin Ersoy, membre du Bureau national et chargée des questions d’urbanisme dans la commission Organisation et aménagement du territoire avec un article sur la réappropriation militante des espaces publics qui, en plus, vient compléter à merveille celui-ci. Bonne lecture.

Difficile de parler d’espace public sans aborder mille sujets. Celui de l’espace public comme lieu de visibilité est pourtant primordial pour un-e militant-e, quelque soit son bord. Il en découle une étroite relation entre le type de lieu, l’acteur humain qui utilise l’espace public et la forme que prend son expression citoyenne. Entre les rues, trottoirs, dalles, allées, places publiques, parcs, avenues et boulevards, le choix est grand pour les lieux de visibilité. L’espace public est l’endroit où se rencontrent le/la militant-e politique, l’associatif-ve, le/la délinquant-e, l’artiste ou tout simplement le/la passant-e. Enfin, les expressions citoyennes sur cet espace public sont multiples, que ce soit par le tag, l’affiche ou bien l’autocollant.

L’expression, c’est d’abord un message. Et un message, c’est une information. L’espace public est un support à la disposition de chacun (autant que les réseaux sociaux aujourd’hui) pour faire passer un message. Les médias habituels (presse, radio, télévision) ne jouent pas leur rôle de transmission d’information (cf. le film Les Nouveaux Chiens de Garde de G. Balbastre et Y. Kergoat). L’espace public est un outil qui assure la visibilité du message et son ubiquité. La fréquence de ce dernier (selon la quantité d’affiches posées sur les panneaux d’affichages ou à la sauvage, les autocollants collés sur les poteaux, les arrêts de bus et les panneaux de signalisation, etc.) non seulement témoigne de l’activité des militant-e-s qui sont derrière ce message mais aussi entraîne plusieurs effets. L’impact premier est qu’une trace est laissée et une trace qui apparaît à plusieurs reprises devant nos yeux reste dans notre esprit. Nous pouvons en être indifférent-e (affiches publicitaires ou pour divers événements), nous pouvons aimer le message (des autocollants du collectif Anti-fa ou bien une affiche pour la Marche du 5 mai qui n’a toujours pas été recouverte ni arrachée un mois après l’événement), ou nous pouvons être exaspéré-e-s (une affiche de la Manif pour Tous encore visible).
Leur visibilité marque une forme de territorialisation et d’appropriation de l’espace où leur trace a été laissée. L’énergie que nous avons, militant-e-s de gauche, ne doit pas être dépensée en vain, mais il est important de ne pas laisser l’espace public à des mains et des pensées néfastes pour notre société et notre espace public. Ce n’est pas dans une ambiance de crainte et de tensions où la haine et la méfiance sont prônées par certain-e-s que les citoyen-ne-s peuvent vivre ni s’émanciper dans l’espace public. La raison à cela est que celui-ci n’appartient à personne d’autre qu’à l’ensemble de la société, et non à un groupe d’individus particuliers.

Faire du collage, de l’autocollage ou des pochoirs est une manière de modeler l’espace public. La question est de savoir à quelle image nous le voulons modeler. Car l’image que l’espace public renvoie est celle de l’expression citoyenne. Les quêtes de visibilité et d’appropriation spatiale momentanées ont d’autres finalités que de promouvoir un seul message. Aujourd’hui, l’espace public est utilisé pour transmettre et modeler une image de la société voulue, et notamment la société, que, nous, militant-e-s de gauche, voulons voir émerger. Et c’est d’autant plus un enjeu dans le processus de Révolution citoyenne et de construction d’une constituante. Il y a une grande différence entre un autocollant qui dit « Vivre heureux, sans eux » et un autocollant qui dit « Egalité pour tous ». Le premier encourage la marginalisation de citoyen-ne-s sciemment visés, non seulement dans les rapports sociaux, mais aussi dans l’espace. Le second quant à lui prône la tolérance et l’absence de différence si ce n’est qu’elle est commune et égale justement à tou-te-s. Et les exemples ne manquent pas.

L’espace public est ce qu’il a toujours été, un terrain de lutte. Quand certains font avancer leurs expressions citoyennes d’une rue, de quelques lampadaires ou panneaux d’affichage, d’autres reculent. Ce processus d’allers et de retours des messages est ce qui impacte la territorialisation de l’expression citoyenne. Laisser un pan de terrain à des adversaires, c’est laisser leur message se répandre et prendre de la place. Et cette visibilité continue et fréquente rend les messages en question quotidiens, normaux, et ne choquent pas, si bien qu’ils définissent l’identité et le caractère d’un lieu, d’une rue, d’un quartier. C’est ainsi que certains sont considérés plutôt gauchistes, anar’, de droite ou de fachos, et les habitant-e-s en viennent à ne plus être étonné-e-s de voir tel ou tel type de message (de gauche ou de droite) dans leurs rues quand ceux-ci deviennent habituels.

Le marquage d’un lieu public est décisif pour la transmission d’un message et d’une information. Si la bataille se fait dans les idées et les arguments, elle se fait aussi sur le terrain et dans l’espace public. Ce dernier est une « fabrique des opinions » (expression de T. Paquot dans son ouvrage L’espace public), un lieu de publicité des expressions citoyennes et de construction de la société, et un terrain de lutte.

Selin Ersoy membre du Bureau national du PG et chargée des questions d’urbanisme dans la commission Organisation et aménagement du territoire


L’appropriation populaire pour régénérer espace public

2990

L’espace public urbain est créateur d’émotions et de fantasmes divers. Lieu de croisements, de rencontres et d’échanges il nourrit les représentations collectives des habitant-e-s. Or ces représentations sont souvent faiblement nuancées : soit « l’espace » est considéré majoritairement par la population comme positif, c’est-à-dire qu’il est « bien vu » et « agréable », soit négatif quand il souffre d’une stigmatisation, lorsqu’il est « mal fréquenté » et semble dangereux à celui ou celle qui souhaite s’y aventurer de jour comme de nuit. Parce qu’il dépend en grande partie de l’appropriation individuelle et collective des individus (non prévisible à l’avance), l’aménagement d’un espace public urbain est souvent un élément difficile à prendre en compte dans les opérations d’urbanisme.

La perception des individu-e-s de leur lieu de vie est un élément primordial dans la construction de leur sensation de bien être. Ce constat est par ailleurs vérifié par le marché de l’immobilier. A « toutes choses égales par ailleurs », vivre à proximité d’un espace public de bonne qualité, sur lequel de nombreux soins sont apportés, apporte une véritable plus-value financière, non négligeable par rapport à un même type d’habitation qui serait, pour sa part, situé non loin d’un espace public anxiogène, non entretenu et « mal fréquenté ». Les images positives ou négatives d’un espace sont soumises à un effet de réverbération qui, comme un écho à travers les montagnes, est répété, déformé et souvent accentué par le bouche-à-oreille et les médias. Les individus les plus fragiles par rapport au « sentiment d’insécurité » sont également les plus sensibles aux discours dégradants et ont tendance à les sur-interpréter.

La réussite de la réalisation d’un espace public urbain dépend donc autant de sa qualité que de l’image donnée par celui-ci, cette dernière étant principalement la conséquence de son appropriation par les habitants. Or en matière d’appropriation la planification précise et rigide dans la définition des différentes fonctions a trop souvent montrée son inefficacité. Nous avons tous en tête ces grands espaces dépourvus de vie car réservés à la circulation rapide des piétons, dans lesquels la peur de la « mauvaise appropriation » (les SDF ou les « bandes de jeunes à capuche » sont particulièrement visés) a rendu tout arrêt impossible par une absence d’endroit ou s’asseoir, rendus anxiogènes et sans fréquentation. A l’opposé de cette manière d’aménager l’espace devront nous pas plutôt laisser aux principaux intéressés (habitant-e-s, travailleur-e-s) le soin de « ménager » l’espace comme ils ou elles le souhaitent en leur laissant la définition des fonctions de chaque espace partagé de la ville ?

Cette façon novatrice et plus démocratique d’aménager l’espace peut s’appuyer sur des éléments et des espaces naturels et paysagers. En effets, au lieu de les considérer comme des « zones sanctuarisées », des réservoirs intouchables de biodiversité cherchons plutôt à les utiliser comme espaces publics valorisant pour l’ensemble de la ville. Cela suppose d’ouvrir les espaces naturels aux individu-e-s grâce à des cheminements adaptés et respectueux de l’environnement mais aussi, d’une autre manière, de laisser la nature prendre possession des espaces publics existants d’une façon plus ou moins anarchique. Si cette proposition semble encore inconcevable pour certains urbanistes encore trop marqués par une pensée hygiénistes et rationalistes pour qui « rien ne doit dépasser », l’idée de faire pénétrer la nature en ville se développe dans les idées et les pratiques.

L’espace public fantasmé comme lieu de tous les dangers a besoin de verdure pour se pacifier. Loin d’être une lubie d’environnementaliste béat, lier les questions d’aménagement urbain et de valorisation des espaces naturels cherche à améliorer l’existence quotidienne des femmes et des hommes souvent condamné-e-s à subir leur environnement proche dégradé, et s’inscrit pleinement dans une démarche écosocialiste appliqué à des principes d’aménagement. Enfin, terminons sur un avertissement : cette (ré)appropriation sociale par les citoyennes et citoyens d’un espace public de meilleure qualité et plus vivable doit se prémunir contre toute forme de privatisation, qu’elle soit directe via un contrôle des fréquentations (le « vigile » est l’indicateur privilégié du degré de privatisation) ou indirecte à travers la publicité, qui dépossède et aliène les citoyen-ne-s.


Comment les marchands façonnent l’espace public

_DSF2495

Les marchands ont façonnés les villes telles que nous les connaissons aujourd’hui. Parce que la présence marchande permettait les relations avec l’extérieur, la découverte de nouvelles cultures, de nouveaux produits, etc., les « villes riches » actuelles sont le plus souvent celles qui avaient sur leurs territoires les commerces les plus développés. Les marchands créaient « de fait » des espaces publics où fourmillaient les individus et les rencontres.

Les commerces dits de « proximité » s’inscrivent dans cet héritage du commerce comme créateur de lien social mais tendant aujourd’hui à disparaître (notamment dans les communes périurbaines) au profit de grandes zones commerciales. Or si le premier favorise l’utilisation de l’espace public le deuxième en est la négation. En effet, dans les centres villes « classiques », le chaland visite des espaces privés qui sont séparés par des espaces publics où l’accès est libre tandis que dans les centres commerciaux de périphérie, l’espace public n’existe pas, seul existe un espace privé dont l’usage s’apparente à un usage public. Ces deux formes de commerces s’opposent complètement. Le premier favorise le lien social, notamment via la relation de proximité entre le commerçant et le client, le deuxième est impersonnel et uniformise l’acte de consommation. Malgré une présence importante de visiteurs, les relations sont froides et distantes. Le centre commercial situé en périphérie des villes, apparaît pour les habitants des zones urbaines marginales comme une façon simple et rapide de faire ses courses, en raison notamment des facilités de stationnements que l’on ne trouve pas dans les centres villes.

Ce développement de zones commerciales érode les espaces publics des centres villes pour offrir une alternative bien différente. Alors que ceux qui disparaissent s’étaient bâtis au cours de longues années, chacun ayant une identité particulière, fruits de l’histoire régionale, les centres commerciaux sont artificiels et standardisés. Les formes urbaines et architecturales, extérieures comme intérieures, inspirées des « malls » américains, sont reconnaissables et visibles dans de nombreux pays occidentaux. L’artificialisation des espaces publics est la conséquence de la « marchandisation » de ceux-ci. En effet, derrière l’aménagement d’espaces commerciaux il n’y a pas seulement l’idée de vendre un produit ou un service mais également de promouvoir un style de vie particulier. Ce sont les marques internationales du commerce qui vont faire un espace public « adapté à leurs activités ».

L’autre méthode d’appropriation des espaces publics par les marchands semble d’avantage connue que celle décrite précédemment, il s’agit de la publicité. Aujourd’hui, à l’époque de la consommation de masse, la publicité est très présente dans l’espace public et a des effets sur ce dernier. La fréquentation d’un espace public, et notamment par les piétons apparaît comme une aubaine pour les publicitaires qui veulent profiter de la rêverie des visiteurs pour faire connaître leur message. Chaque surface de l’espace, y compris du mobilier urbain, est susceptible d’accueillir un message publicitaire. Or cette situation aliène l’individu en le matraquant quotidiennement de slogans. S’il est possible de parler de privatisation des espaces publics par la publicité, c’est également en raison du fait que l’expression politique à l’intérieur de ceux-ci devient de plus en plus difficile. Parallèlement au développement des formes publicitaires toujours plus variées, les possibilités de manifestation politique dans l’espace public se restreignent par une sévérité accrue des pouvoirs publics lorsqu’il s’agit de donner des autorisations.

L’exploitation par les marchands de l’espace public est donc une remise en cause de celui-ci. Cette forme de privatisation a pour conséquence, notamment dans les communes périurbaines, la déperdition des centres villes au profit des zones commerciales de périphérie, mais aussi une artificialisation et une standardisation des villes et des comportements. Enfin, c’est également la dimension politique qui s’ébranle car celle-ci est jugée trop peux compatible avec les modes de vie promus par les publicitaires. L’essence même d’un espace public urbain recule à mesure que les marchands s’approprient l’espace. Il apparaît souvent difficile de s’asseoir en dehors d’un café pour profiter d’un espace public et il apparaît inutile de se poser la question de la liberté d’accès à celui-ci.


Des vigiles aux « milices » du capital dans l’espace public

Comme moi vous avez surement remarqué depuis quelques années une prolifération des « agents de sécurité » (sécurité du capital évidemment) de toutes sortes. Installés traditionnellement aux entrées-sorties des espaces privés à usages publics, telles que les boutiques des centres commerciaux, ils ont de plus en plus comme mission de « protéger » également l’espace public. Nous avons donc vu les « professionnels de sécurité » coloniser les espaces publics tels que les gares ou les universités.

Mais contrairement aux agents de police ou de gendarmerie qui, employés par l’Etat, poursuivent une mission d’intérêt général, les agents de sécurités ne sont les gardiens que d’intérêts particuliers. En effet, les forces de police et de gendarmerie doivent veiller à protéger l’intégrité physique et les intérêts, ces derniers étant définis par la loi, de l’ensemble des citoyens de la République, sans distinction d’aucune sorte. Elles sont (sauf cas exceptionnellement graves) au service de la population et doivent rendre des comptes dans le cas contraire. A l’inverse les « vigiles » postés à l’entrée des magasins ne sont là que pour empêcher les vols, c’est à dire servir les intérêts directs de leur employeur. De plus, contrairement aux forces légales de police et de gendarmerie qui tirent leur capacité d’action du « monopole de la violence légitime de l’Etat », les agents de sécurité n’ont aucun droit particulier de plus que les « simples citoyens ». Lorsqu’un individu, vigile ou non, vous demande d’ouvrir votre sac, rien ne vous oblige à le faire. Le seul « pouvoir » de l’agent de sécurité est de pouvoir appeler la police et n’a surtout pas la possibilité de vous retenir.

Or, les vigiles n’hésitent pas à jouer sur l’ambiguïté de leur situation pour s’attribuer des droits qu’ils n’ont pas. Avec une tenue vestimentaire particulière composée d’épaulettes, de logo divers et de talkie-walkie…, la confusion avec un service particulier de la police est vite faite, d’autant plus si les individus ne sont pas informés de leurs droits. En employant un ton fortement directif, voire en donnant carrément des « ordres », l’agent de sécurité exerce sur l’individu une forme de violence dont il n’a ni le droit, ni la légitimité.

Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt des individus mais un système qui favorise les atteintes quotidiennes aux libertés individuelles, et qui tend à se développer à mesure que l’Etat contracte les dépenses publiques en matière de sécurité publique. En laissant le vigile regarder dans son sac, les individus participent à la création d’une société de suspicion où la charge de la preuve est inversée, et où la présomption d’innocence n’existe plus (c’est à l’individu de prouver qu’il n’a rien volé). Dans Surveiller et Punir le philosophe Michel Foucault parlait d’un abaissement du « seuil de tolérance » en faveur d’un « registre extralégal », celui de la « discipline ». Commençons par tolérer l’ouverture du sac, on tolérera plus tard la surveillance généralisée sous prétexte que l’on « a rien à se reprocher » !

Pour ne pas laisser se développer une société compromettant nos libertés individuelles et collectives pour la seule faveur de la protection du capitalisme marchand, il nous faut résister. Résister individuellement d’abord en refusant d’obéir à des gens ne disposant d’aucune autorité supérieure au « simple citoyen », particulièrement s’ils cherchent à s’imposer par la violence physique, verbale et symbolique, et résister collectivement en poussant les pouvoirs publics à contrôler cette profession (ces professions), et en informant l’ensemble des citoyens sur l’ensemble des droits de chacun face aux abus de pouvoir. Résister aujourd’hui peut permettre d’éviter d’avoir des milices privées au service du capital demain, réprimant grèves et revendications populaires à loisir.


A trop vouloir sécuriser l’espace public

La sécurité est une condition qui doit être garantie à tous les individus. Celle-ci est par ailleurs énoncée dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 comme un des principes politiques, économiques et sociaux « particulièrement nécessaire à notre temps ». La sécurité est une des conditions premières pour qu’il y est une société. C’est notamment ce qu’ont théorisé les philosophes Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau et John Locke aux 17ème et 18ème siècles, considérant que la sécurité est l’objet même de l’engagement en société. Or si personne ne remet en cause le fait que les espaces publics doivent garantir la sureté et être des territoires où l’on respecte la loi, il existe différente façon de concevoir un espace public sécurisé et les méthodes mises en place sont souvent peu adaptées à la sauvegarde de l’essence des espaces publics.

Il apparaît d’abord nécessaire de faire un constat. Concernant les faits les espaces publics sont de plus en plus sûrs, même si les individus n’en ont pas conscience : les atteintes personnelles « tout venant » ainsi que les vols « sans violence » ont fortement baissés depuis le début des années 1990 et concernent des territoires et des temps sociaux très déterminés. La question de la sécurité des espaces publics relève donc avant tout d’une question de sensation des individus. Les médias parlent couramment pour désigner la désigner de « sentiment d’insécurité ». Comme l’insécurité est avant tout un sentiment, la réduire demande de prendre en compte les ressentis des individus pour agir sur les représentations, en favorisant notamment le confort et le bien être. Il est possible de lutter contre l’insécurité dans l’espace urbain en cherchant à concevoir des lieux agréables à vivre et fluides, où l’on accorde à la nature une place importante, à la place des lieux anxiogènes dont l’unique objectif est de favoriser l’accélération des flux.

De plus il revient de rappeler que l’insécurité est avant tout liée à des conditions sociales défavorables et non pas à l’aménagement et l’urbanisme. Agir sur ce dernier, sans traiter les causes sociales de la délinquance, ne faites que repousser le problème à d’autres endroits (peut être moins visibles). Néanmoins les aménageurs cherchent de plus en plus à garantir la sécurité dans l’espace public via une forme d’urbanisme particulière dite de « prévention situationnelle ». Ce modèle théorique est originaire de Grande Bretagne mais s’est d’abord développé aux États-Unis. Il ne cherche pas à améliorer la société pour empêcher le crime, mais à aménager l’espace pour le rendre plus difficile. Or si cette méthode est de plus en plus utilisée par les pouvoirs publics c’est que ceux-ci en tirent un avantage politique indéniable auprès des électeurs car ils montrent un dynamisme dans l’action sans avoir à traiter des problèmes de fonds.

Mais à trop vouloir sécuriser les espaces publics c’est l’inverse qui se produit car ceux-ci sont rendus inhumains. Si ces méthodes peuvent rassurer quelques individus elles fragilisent dans l’ensemble l’espace public et fait disparaître la dimension politique de celui-ci. La recherche effrénée de contrôle de l’ensemble des relations sociales va à l’encontre de la vitalité des espaces publics. A considérer l’autre comme un danger potentiel pour sa propre vie ou pour ses propres biens, c’est la notion même de confiance, fondement des sociétés humaines, qui s’écroule. Faire société demande des relations sociales pacifiées, mais des relations sociales réelles, or c’est dans l’espace public que celles-ci sont le mieux à même de se faire.

Enfin, garantir la sécurité d’un espace public passe par une fréquentation importante de celui-ci. Or pour cela, il faut d’abord donner envie aux individus de le faire. La sécurisation excessive des espaces publics paraît donc inadaptées à la valorisation de l’espace public et entraine également une disparition progressive de sa fonction politique, fonction souvent jugée déviante et potentiellement conflictuelle par les pouvoirs publics. Ne tombons pas dans le piège de la droite qui veut dépolitiser l’espace public en mettant en avant le spectre de l’insécurité, la meilleure réponse est politique et doit agir pour le partage des richesses, seule réponse concrète aux problèmes sociaux !