L’hypocrisie de l’éco-quartier

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 L’éco-quartier est le concept à la mode chez les élus locaux en matière d’aménagement. Symbole de modernité pour la collectivité locale qui porte le projet, il permet aux édiles de ces dernières de mettre en avant leur « fibre » d’environnementaliste et d’attirer les voix des citoyennes et citoyens toujours plus sensibles aux conséquences néfastes des activités humaines sur l’environnement. Développer un éco-quartier sur son territoire est une des plus efficaces façons de témoigner de sa propre prise de conscience et par la même occasion, et de manière bien évidemment fortuite et non-calculée, de mettre en place une stratégie de marketing territorial orienté vers les classes moyennes supérieures. C’est à dire vers les « dominés de la classe dominante », qui échappent, pour le moment, à la crise économique et qui disposent de revenus suffisamment importants pour envisager un changement de leur mode de consommation vers du « responsable » et de « l’éthico-biologique ».  Or cette volonté de tout transformer en vert, en espérant tirer profit du marketing territorial, conduit à  labelliser « éco » et « durable » tout et n’importe quoi, et notamment des projets parfaitement anti-écologiques, productivistes et ségrégatifs.

 Car il ne faut pas grand chose pour transformer un projet urbain « traditionnel » en projet urbain « éco-quartier ». J’entends par là que les obligations légales à la labélisation sont bien minces et engagent peu les décideurs et les maitres d’œuvres. Ces obligations concernent avant tout des mesures techniques telle que des obligations en termes d’isolation thermique avec les fameuses normes BBC (bâtiments basse consommation) et HQE (haute qualité environnementale), l’utilisation de matériaux « écologiques », ou des procédés de récupération et de traitement des eaux de pluies, de transformation de l’énergie solaire ou éolienne  en électricité, etc. Les projets les plus avancés doivent être à « énergie positive », c’est à dire créant plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Je suis conscient de l’importance de ces procédés techniques pour réduire les impacts anthropiques sur la planète mais je suis également conscient des éléments, au moins aussi importants, qui sont mis de côté, voire passés sous silence.

Derrière les procédés techniques et les composants des projets urbains d’éco-quartiers tels que la valorisation des trames vertes et bleues, ou la création de voies de circulation douce, parfaitement consensuels et donc ne créant pas de vagues électorales, d’autres enjeux sont dissimulés.  Si les consciences évoluent et commencent à accepter de plus en plus que l’on pose la question de la densité urbaine (à la condition légitime qu’elle soit « bien faite » et qu’elle ne soit pas synonyme de promiscuité), souvent en raison de la mise en place ou de l’amélioration des transports publics qu’elle permet, d’autres questions n’ont pas le droit de parole. Ce sont en particulier celles tournant autour des « stratégies de peuplement », avec comme corolaire la question du nombre de logements sociaux dans ces quartiers, mais également celles concernant la place de la voiture dans la ville, et particulièrement le nombre de places de stationnement accordées à chaque logement. Ces deux questions sont aussi importantes que celles touchants à l’isolation thermique ou aux matériaux utilisés mais font rarement l’objet de réflexion dans la création d’éco-quartier car jugées trop sensibles pour les décideurs ; les élus ayant peur de froisser la susceptibilité de quelques habitants réactionnaires et égoïstes qui refusent de voir des pauvres vivres à leur proximité.

Mais l’hypocrisie des éco-quartiers ne s’arrête pas là. En effet, créer un éco-quartier c’est également un moyen de se donner « bonne conscience » en refusant de voir les relations directes entre le développement du modèle productiviste capitaliste et les dégradations de l’environnement. C’est cantonner le problème à un niveau local, voire individuel en pointant l’égoïsme de ceux qui ne font pas l’effort de vivre dans un éco-quartier, pour ne pas avoir à se poser des questions globales. Questions qui se poseraient plus facilement à des échelles plus vastes.  Jamais la question de la répartition des richesses, pourtant condition centrale à la mise en place d’une réelle et efficace politique écologique, n’est abordée.  Elle n’est jamais abordée car les publics cibles des projets d’éco-quartier sont les catégories sociales « supérieures », celles qui recherchent un entre soi protecteur, loin des classes populaires et de la « mauvaise image » qu’elles véhiculent.

Les projets d’éco-quartiers s’inscrivent pleinement dans les standards de l’aménagement capitaliste. Ils sont la plupart du temps réalisés par les grandes entreprises de travaux publics, trustant l’ensemble des marchés publics, ils permettent d’augmenter sensiblement la valeur immobilière des terrains et font donc s’enrichir les spéculateurs, et ne sont pas dénués de grands espaces commerciaux, ces derniers devenant les espaces publics de référence. Label « Eco-quartier » ou pas, le PPP (Partenariat Public Privé), la privatisation des espaces publics, et la prévention situationnelle, restent des modèles dominants en matière d’aménagement, et les aménageurs sont peu nombreux à pointer la contradiction.

On observe donc, de manière schématique, une polarisation entre les classes supérieures qui se concentrent dans les centres-urbains et les éco-quartiers, et les classes populaires dans les quartiers populaires et les banlieues péri-urbaines. Or ce modèle de développement ségrégatif n’est ni soutenable écologiquement, ni soutenable socialement. Nous devons sortir d’une logique d’aménagement urbain s’appuyant sur des « projets modèles » pour passer à une logique planifiée d’ensemble. Pour être véritablement écologique l’aménagement territorial doit être pensé dans une politique globale éco-socialiste de rupture avec le modèle capitaliste. Il ne s’agirait plus uniquement de chercher à préserver l’environnement par des mesurettes techniques et consensuelles, mais de prendre en compte la planification territoriale, à l’ensemble des échelles, dans une stratégie de redistribution des richesses, de dé-financiarisation, d’exigence démocratique, et de planification écologique pour réduire nos consommations énergétiques.


Un projet urbain comme élément déclencheur d’une révolte politique

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Les révoltes populaires en Turquie de ces derniers jours ont, à mes yeux et par leur élément déclencheur, une signification particulière. En effet, le vaste mouvement populaire et global, qui fait vaciller le pouvoir en place, est d’abord né de la contestation d’un « simple » projet d’urbanisme à Istanbul, la plus grande ville turque. Celui-ci a ensuite pris de l’ampleur et s’est diversifié en termes de revendications, puis s’est élargi à plusieurs grandes villes turques (à Ankara la capitale notamment). Le commencement de la répression policière, le 31 mai, a également participé au changement d’échelle en « attisant les tensions » et en permettant à certain d’ouvrir les yeux sur l’autoritarisme du pouvoir en place.

Ces révoltes populaires nous apprennent « par l’exemple » qu’il n’y a pas nécessairement de décalage entre « luttes urbaines » et luttes politiques et sociales car les luttes urbaines sont, de par leurs objets même, éminemment politiques. En effet, quand les « émeutes » se produisent en France ou dans des pays « occidentaux », leurs dimensions politiques et revendicatrices sont trop souvent balayées d’un revers de manche par les médias de classe dominante qui, pour éviter l’étincelle et la « convergence des luttes », s’obstinent à les catégoriser en « jeux avec les forces de l’ordre », en frustration consumériste (pouvoir participer au système capitaliste) voire en revendication communautariste. Ces qualifications médiatiques dépendent des pays d’où sont originaires les révoltes urbaines et de leur « modèle d’intégration » (revendications communautariste pour les Etats-Unis et « jeux médiatique » pour la France).

L’exemple turque témoigne de cette possibilité de voir émerger des étincelles à partir de mobilisations à priori anodines. L’absence de prise en compte de la parole populaire dans un projet de constructions, d’abord critiqué par des « techniciens » (urbanistes et architectes) et des militants écologistes, aura été l’élément déclencheur d’une prise de conscience citoyenne beaucoup plus large de la faiblesse globale des instances démocratiques nationales. Cette situation où un élément « banal » se fait détonateur et bouscule un « ordre des choses », qui paraissait pourtant immuable, est un des points central du processus de Révolution Citoyenne que nous, au Front de Gauche, souhaitons inspirer.

Or, les potentiels éléments déclencheurs ne manquent pas en France. Ce sont par exemple les Grands Projets Inutiles et Imposés (GPII) de Notre-Dame-des-Landes à Europa City qui font naitre des mobilisations de militants de tendances politiques diverses et variées mais qui partagent un but démocratique commun. Il ne s’agit aucunement de promouvoir une quelconque forme « d’avant-garde éclairée » mais de rendre hommage à ces militants déterminés, qui par leur courage et leur obstination, permettent à l’ensemble des citoyens et citoyennes d’être informé sur les lubies libérales. D’une autre manière, il est également possible de voir éclore la Révolution Citoyenne des « zones de relégation sociale », quartiers ghettoïsés, espaces périurbains ou ruraux abandonnés des services publics et des activités économiques. D’Aulnay à Amiens, les tensions sociales liées à la mise sur le carreau des milliers d’employé-e-s rendent plausibles l’explosion des quartiers populaires touchés par cette hausse du chômage.

En Turquie comme en France, la répression policière est le miroir de la crainte du pouvoir en place de voir s’ébranler sa domination. Si les morts ont pu être évités au plus fort de la mobilisation à Notre-Dame-des-Landes (bien qu’ayant fait de nombreux-se-s blessé-e-s), ce n’est malheureusement pas le cas à Istanbul. Le décalage entre les policiers surarmés et violents et les militants pacifiques mais déterminés, contribue également à lever le voile sur la réalité du pouvoir. De la même manière que le mouvement des « indignés » et que les « Révolutions arabes », la réappropriation des places publiques et des rues (malgré le danger lié à la répression) est une façon de montrer que les citoyens et citoyennes turques ne veulent pas se laisser voler l’espace public (physique comme symbolique) par un pouvoir autoritaire et par des marchands qui s’enrichissent sur les projets d’aménagement au détriment de l’intérêt général.

Car l’autre enseignement marquant des révoltes populaires turques est le lien entre question écologique et question sociale. En s’opposant à la construction d’un centre commercial géant à l’emplacement actuel d’un parc public, les stambouliotes extériorise l’ensemble des mécanismes de l’aménagement capitaliste sur la dégradation des modes de vie. Une question d’urbanisme catalyse ici des problématiques écologiques, démocratiques et sociales. Non pas fomentée « d’en haut », mais d’une opposition concrète et palpable venue « de la base », cette mobilisation est l’exemple d’une prise de conscience populaire locale qui, ayant compris les différentes relations de cause à effet, remonte au global, c’est à dire à la contestation d’un système dans son ensemble. Parce qu’elles croisent des revendications écologiques, démocratiques et sociales, les révoltes turques doivent être comprises, non comme des révoltes à caractères confessionnels voire « ethniques », mais comme des révoltes à caractères écosocialistes.