Le fléau de la dépolitisation locale

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Les élections municipales, parce qu’elles sont par définition, différentes en matière de configurations, de spécificités, etc., d’un lieu à un autre, se voient trop souvent être des moments politiques sans saveurs car dépossédés de leurs enjeux essentiels. L’échelon communal, échelon de base de la démocratie française, le « plus proche » des citoyen-ne-s, celui où le contrôle populaire des représentants est le plus direct, devrait en toute logique être celui où l’implication politique est la plus prégnante, celui qui pousse l’électeur ou l’électrice à devenir lui même ou elle même acteur ou actrice du devenir de son territoire. Sans se faire d’illusion sur les marges de manœuvre réelles des communes en termes de compétences comme en termes de restrictions budgétaires (les dotations de l’Etat aux collectivités locales sont encore réduites de 1,5 milliards dans le PLF2014) dont les premières conséquences sont la dépendance au recours à la fiscalité locale et le creusement des inégalités entre communes riches (avec des rentrées fiscales conséquentes) et les communes pauvres, les échelons locaux peuvent devenir des lieux où s’expérimentent le partage des richesses et la planification écologique.

Nos communes méritent donc mieux que des discussions sur l’état de propreté des trottoirs ou des parterres de fleurs. D’autant plus que nous sommes tous d’accord pour leur redonner vigueur et faire de toutes les communes de France les plus belles du Monde. A quoi donc bon l’écrire dans un programme municipal ? Ne faudrait il pas mieux réfléchir globalement, pour revenir à ces fameux trottoirs, à l’impact négatif de la minéralisation des villes (ou « bétonisation » dans le langage courant), de la place accordée aux milieux naturels, à la protection de la biodiversité, au partage de la voirie entre les différents usages (circulation automobile, piétonne, stationnement), etc. Plutôt que de gâcher une fabuleuse énergie citoyenne à des fins dérisoires ne devrions nous pas chercher à élever le niveau ?

Si la dépolitisation du discours est une méthode politique traditionnelle à droite (car difficile pour elle d’affirmer clairement défendre des intérêts opposés à ceux du peuple), elle est un véritable fléau pour la gauche. En effet, s’il est tentant électoralement, à première vue, de vouloir flatter les « bas instincts » en jouant la simplicité intellectuelle, brocardant par exemple la volonté de déployer des caméras de surveillance ou de démanteler des campements, cette stratégie ne doit pas être celle des forces progressistes. A l’inverse, celles-ci doivent être celles qui cherchent constamment à « élever les consciences », à politiser et à globaliser les débats. Les forces de gauche ne doivent pas se louvoyer en fonction d’intérêts comptables mais participer concrètement à la formation politique du peuple, d’abord en lui donnant des outils techniques de compréhension et de prise de pouvoir (savoir lire un budget, comprendre les modes de gestion d’un service public, connaître les documents de planification en urbanisme, etc.), ensuite en lui donnant un cadre politique d’action positif, loin des arrangements de couloir. Cette formation politique est primordiale à l’expression d’intérêts communs, à l’émergence d’une conscience de classe et permet de sortir d’une logique réactionnaire NIMBY (« Not In My BackYard » – Pas dans mon arrière cours) faisant prévaloir les intérêts individuels directs (ma maison, mon quartier). Démarche égoïste qui fait malheureusement des dégâts, même chez des gens marqué « à gauche ».

Pour faire des communes et des intercommunalités (le « bloc communal ») des territoires de résistance à l’austérité, ainsi que des lieux amortisseurs de ses effets sociaux et écologiques désastreux, il est nécessaire de construire une véritable force de gauche qui est identifiée comme telle. Celle-ci doit donner l’espoir aux habitant-e-s qu’il est possible de faire autrement. Donner l’espoir qu’il peut exister une alternative entre la politique haineuse et irrationnelle du FN et l’idéologie ultralibérale oscillante entre une droite complexée solférinienne et une autre décomplexée. Mais en disant cela je ne vous fait rien découvrir, c’était l’ambition initiale de la création du Front de Gauche.

La dépolitisation des projets politiques locaux est un mythe. Il en est de même de penser qu’il est possible de mener une politique locale « en faveur des habitant-e-s », comme il est trop souvent écrit de manière absurde sur les tracts, sans s’opposer radicalement à la politique menée actuellement par le gouvernement. En effet, comment vouloir défendre les services publics locaux quant tout est faire pour réduire leur emprise ? Par exemple une circulaire du mois de juin de la Direction Générale des Finances Publiques (DGFIP) incite les collectivités territoriales à limiter la « réintégration de certains services publics locaux ». Comment assurer une transition énergétique en cédant toujours plus aux lobbys industriels ? Comment soutenir l’économie sociale et solidaire quand le gouvernement la cantonne à des marchés de niche en refusant de lui accorder une véritable protection contre la finance ? Comment développer la démocratie locale quand l’Acte III de décentralisation crée de véritables montres bureaucratiques et anti-démocratiques ? Et, malheureusement, nous pourrions continuer longtemps l’énumération.

Non vraiment, l’heure est trop grave pour céder aux sirènes de la dépolitisation. Au contraire, c’est le moment d’ouvrir des perspectives, de conflictualiser pour conscientiser. D’être aux cotés de ceux qui luttent aux quotidiens dans leurs associations, ceux qui expérimentent avec peu de moyens des projets écologiques et sociaux, ceux qui défendent la gratuité des transports en sautant les portiques, ceux qui partagent des pièces de leur logement, ceux qui réutilisent des friches industrielles pour des activités artistiques, ceux qui cultivent des jardins partagés. Bref, aux côtés de ceux qui résistent au mouvement du casse-pipe austéritaire. L’attente populaire est de notre côté, celui de la gauche de la solidarité et du partage. Nous devons répondre à cette attente pour ne pas faire grandir la résignation qui s’accompagne trop souvent de son lot de comportements réactionnaires et individualistes. S’il n’est pas forcément question d’étiquettes partisanes, les listes de gauches au élections municipales doivent s’affirmer comme telles et montrer leurs désaccords avec le gouvernement et sa politique. Laissons la dépolitisation aux solférinien-ne-s qui, à ne pas douter, prendront de toute façon de plein fouet le retour de bâton de leur politique anti-sociale nationale.

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La politique de la ville, une notion dépolitisée

Pour la petite présentation, la « Politique de la ville » est une notion déjà ancienne qui vise à mettre en place des actions ciblées sur des quartiers précis : ceux qui souffrent des plus importants problèmes sociaux et mêmes architecturaux. Celle-ci a la particularité de faire un consensus politique entre la gauche et à la droite qui l’ont mis en œuvre d’une façon plus ou moins identique depuis le début, au niveau national ou au niveau local.

Or j’ai tendance à me méfier des notions qui font un consensus politique car elles sous-entendent le plus souvent une absence de démocratie réelle. Le consensus politique brouille les antagonismes droite/gauche et contribue à la dépolitisation du discours. Si se désigner comme étant de « gauche » ou de « droite » est souvent critiqué par les médiacrates comme un élément complètement ringard, les référentiels idéologiques contribuent à l’élévation du débat politique car ils « forcent » les citoyens à avoir un avis sur la société qu’ils souhaitent. Mais c’est aussi le développement d’un discours d’impuissance face à la mondialisation libérale des femmes et des hommes politiques au pouvoir depuis plus de 20 ans qui a contribué à dépolitiser le discours. En effet, à quoi bon avoir un projet de société, si celui-ci ne laisse aucune marge de manœuvre.

En ce qui concerne les politiques urbaines, la notion de « politique de la ville » est une notion qui brouille les pistes. Lorsque l’on fait de la politique de la ville, on ne s’attaque pas aux causes réelles des malaises sociaux, on ne lutte pas contre le chômage, on ne lutte pas contre la relégation sociale, tout au plus on met en place des rustines sur un système qui s’essouffle. Il est d’ailleurs très difficile de s’y retrouver au milieu des dispositifs particuliers qui s’entassent au fil des ans. Par ailleurs, nous mettons en place des politiques exclusivement urbaines alors que ce ne sont pas simplement des problèmes urbains mais des problèmes sociaux. Pour le sociologue urbain « critique » Jean-Pierre Garnier cela « revient à confondre problèmes dans la ville et problèmes de la ville ».

Lorsque l’on utilise l’englobant « ville » pour ne pas nommer expressément les « cités » où se concentrent les populations les plus pauvres et les problèmes nous maintenons sous silence les effets du capitalisme car nous le diluons dans un grand tout non uniforme. Parler de la ville apparaît comme un moyen de désigner des problèmes qui ne sont pas forcément liés à celle-ci. Vouloir répondre à des problèmes qui n’ont d’urbain que leur situation géographique par des mesures exclusivement urbaines on n’agit en rien sur les causes de ceux-ci car on ne modifie pas les conditions de vie des populations. De la même manière lorsque l’on « déplace » des familles et des jeunes qui causent des problèmes sur un territoire on ne fait que « diluer » la misère sociale. Cela évite de se questionner sur les ravages du capitalisme tout en ayant l’impression d’agir pour l’intérêt général. La politique de la ville n’est donc aucunement politique car elle enterre la lutte des classes sous le consensus.

Si cette lutte des classes n’est pas reconnue, les pouvoirs publics mettent tout en œuvre pour empêcher son émergence. On va par exemple mettre en place une architecture particulière pour « éviter le crime ». Cela se traduit concrètement par la volonté de faire un espace public contrôlable notamment en supprimant les bancs (l’espace public doit être exclusivement un lieu de circulation et non plus d’arrêt) et les végétations qui pourraient masquer les individus. Le développement croissant de caméras de surveillance relève de cette volonté de contrôle des « classes dangereuses » des espaces publics urbains. C’est une façon « d’urbaniser pour dépolitiser » comme l’a écrit Jean-Pierre Garnier voire « d’Urbaniser la lutte des classes » comme le titre d’un ouvrage libertaire collectif des années 1960.

Enfin si la Politique de la ville prend en compte dans ses actions le développement d’une économie informelle comme conséquence d’une privation d’accès à un mode de vie « normal », les réponses restent encore trop dérisoires. Les quartiers d’habitat social souffrent avant tout de l’absence d’une politique efficace de droit commun qui remettrait en cause la logique de marché qui laisse sur le carreau de plus en plus de femmes et d’hommes. Le rôle des militants politiques de gauche est de redonner confiance aux habitants des cités dans leur rôle de citoyen en détruisant le discours de dépolitisation et de soumissions aux institutions financières et économiques. La réflexion à réaliser pour la mise en place d’une 6ème République ne se fera qu’avec l’ensemble des citoyens, mais en particulier avec ceux qui sont, aujourd’hui, les plus éloignés du processus de décision politique.