Comment les marchands façonnent l’espace public

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Les marchands ont façonnés les villes telles que nous les connaissons aujourd’hui. Parce que la présence marchande permettait les relations avec l’extérieur, la découverte de nouvelles cultures, de nouveaux produits, etc., les « villes riches » actuelles sont le plus souvent celles qui avaient sur leurs territoires les commerces les plus développés. Les marchands créaient « de fait » des espaces publics où fourmillaient les individus et les rencontres.

Les commerces dits de « proximité » s’inscrivent dans cet héritage du commerce comme créateur de lien social mais tendant aujourd’hui à disparaître (notamment dans les communes périurbaines) au profit de grandes zones commerciales. Or si le premier favorise l’utilisation de l’espace public le deuxième en est la négation. En effet, dans les centres villes « classiques », le chaland visite des espaces privés qui sont séparés par des espaces publics où l’accès est libre tandis que dans les centres commerciaux de périphérie, l’espace public n’existe pas, seul existe un espace privé dont l’usage s’apparente à un usage public. Ces deux formes de commerces s’opposent complètement. Le premier favorise le lien social, notamment via la relation de proximité entre le commerçant et le client, le deuxième est impersonnel et uniformise l’acte de consommation. Malgré une présence importante de visiteurs, les relations sont froides et distantes. Le centre commercial situé en périphérie des villes, apparaît pour les habitants des zones urbaines marginales comme une façon simple et rapide de faire ses courses, en raison notamment des facilités de stationnements que l’on ne trouve pas dans les centres villes.

Ce développement de zones commerciales érode les espaces publics des centres villes pour offrir une alternative bien différente. Alors que ceux qui disparaissent s’étaient bâtis au cours de longues années, chacun ayant une identité particulière, fruits de l’histoire régionale, les centres commerciaux sont artificiels et standardisés. Les formes urbaines et architecturales, extérieures comme intérieures, inspirées des « malls » américains, sont reconnaissables et visibles dans de nombreux pays occidentaux. L’artificialisation des espaces publics est la conséquence de la « marchandisation » de ceux-ci. En effet, derrière l’aménagement d’espaces commerciaux il n’y a pas seulement l’idée de vendre un produit ou un service mais également de promouvoir un style de vie particulier. Ce sont les marques internationales du commerce qui vont faire un espace public « adapté à leurs activités ».

L’autre méthode d’appropriation des espaces publics par les marchands semble d’avantage connue que celle décrite précédemment, il s’agit de la publicité. Aujourd’hui, à l’époque de la consommation de masse, la publicité est très présente dans l’espace public et a des effets sur ce dernier. La fréquentation d’un espace public, et notamment par les piétons apparaît comme une aubaine pour les publicitaires qui veulent profiter de la rêverie des visiteurs pour faire connaître leur message. Chaque surface de l’espace, y compris du mobilier urbain, est susceptible d’accueillir un message publicitaire. Or cette situation aliène l’individu en le matraquant quotidiennement de slogans. S’il est possible de parler de privatisation des espaces publics par la publicité, c’est également en raison du fait que l’expression politique à l’intérieur de ceux-ci devient de plus en plus difficile. Parallèlement au développement des formes publicitaires toujours plus variées, les possibilités de manifestation politique dans l’espace public se restreignent par une sévérité accrue des pouvoirs publics lorsqu’il s’agit de donner des autorisations.

L’exploitation par les marchands de l’espace public est donc une remise en cause de celui-ci. Cette forme de privatisation a pour conséquence, notamment dans les communes périurbaines, la déperdition des centres villes au profit des zones commerciales de périphérie, mais aussi une artificialisation et une standardisation des villes et des comportements. Enfin, c’est également la dimension politique qui s’ébranle car celle-ci est jugée trop peux compatible avec les modes de vie promus par les publicitaires. L’essence même d’un espace public urbain recule à mesure que les marchands s’approprient l’espace. Il apparaît souvent difficile de s’asseoir en dehors d’un café pour profiter d’un espace public et il apparaît inutile de se poser la question de la liberté d’accès à celui-ci.


La ville des marchands

Pour fonctionner et perdurer le système capitaliste doit être sans arrêt à l’affut de nouveaux marchés à conquérir. Les villes n’échappent pas à l’appétit des prédateurs marchands qui cherchent à transformer le moindre recoin de celles-ci en une source de profit. Je vais tenter avec cet article de donner quelques pistes de réflexions mais elles sont loin d’être exhaustives, je tacherais par la suite de développer plus précisément certains points dans des articles spécifiques.

Le marché du logement est concernant la ville, la partie la plus visible du système capitaliste. En traduisant spatialement les inégalités sociales c’est le mode de production qui est offert à la vue de tous. Le choix de tel ou tel lieu d’habitation par un ménage va dépendre avant tout de leurs revenus et des choix qu’ils permettent. Le marché du logement est fortement ségrégatif car il cantonne les plus pauvres dans certains quartiers et les riches dans d’autres. Si la ville ne produit pas en elle même les conditions sociales des individus, elle peut contribuer à favoriser l’accumulation des handicaps de ceux qui sont déjà les plus fragiles. Ce marquage territorial nous éloigne d’une nécessaire mixité sociale, impossible à réaliser si on laisse le marché libre car par exemple la spéculation immobilière sur certains centres villes empêche l’accès de ceux-ci aux plus démunis (voire les expulses de ces derniers).

Or si le règne des marchands par le marché immobilier est bien connu, il existe en revanche d’autre forme de domination plus subtile du système capitaliste sur la ville. Il est de plus en plus difficile de se promener en ville sans croiser un signe marchand ou une publicité quelconque. La fréquente répétition des incitations publicitaires est fortement aliénante pour l’individu. Même s’il ne se sent pas directement touché par le message, ce dernier intègre son inconscient et son mode de vie. Alors que le Monde est malade du productivisme il serait peut être temps de se questionner sur l’impact de la publicité dans notre société (et notamment sur les enfants) pour ensuite chercher à limiter son emprise. De plus le développement des centres commerciaux en périphérie des villes contribue à « marchandiser » les rapports sociaux. Paradoxalement ces périphéries commerciales deviennent de véritables centres au dépend des anciens qui perdent de leur affluence. Cela entraine une destruction de tout particularisme local et une homogénéisation des lieux : tous les centres commerciaux se ressemblent et vendent les mêmes « expériences » de vie, l’accès à l’espace public n’existe plus que part l’acte de consommation.

Alors que les fonctions dites « régaliennes » parce qu’elles étaient assurées par l’Etat ont permis le développement du capitalisme (en protégeant la propriété privé), il se développe dans nos villes de plus en plus une politique sécuritaire privé. Mettre en avant la lutte contre « l’insécurité » (alors que l’on ne parle quasiment jamais de l’insécurité sociale) a permis de faire émerger dans la tête des gens l’idée qu’il faille s’enfermer pour se protéger. Les enclaves résidentielles sécurisées privées se sont beaucoup développées aux Etats-Unis et commencent à apparaître un peu partout en Europe et en France notamment. Il se développe aussi des brigades privées de maintien de l’ordre, comme par exemple le GIPS (Groupement Parisien inter-bailleur de surveillance)  qui prennent peu à peu la place de la police nationale sur certaines zones et certaines heures de la nuit (voir article d’Emmanuel Daniel http://www.slate.fr/story/48859/securite-police-privee ).

Ces quelques exemples permettent d’appréhender les évolutions que connaissent nos sociétés urbaines. Ce n’est en revanche, et heureusement, pas le seul chemin que nous pouvons suivre. Nous pouvons par exemple (re)penser la gratuité des services publics. Si c’est au service public de transport auxquels nous pensons dans un premier temps (pour des raisons évidentes de  protection de l’environnement et de sortie des énergies carbonées pour ne citer que ça), nous pouvons étendre notre réflexion sur l’ensemble des services et des équipements culturels. Rendre gratuits l’accès à certains équipements doit permettre d’augmenter leur fréquentation et de garantir un accès réel à toutes et tous. La gratuité des services publiques serait une façon de résister aux privatisations qui entrainent une augmentation des inégalités, entre les régions, les villes, les quartiers et les individus.