La gentrification : expulser pour mieux régner

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L’aménagement et l’urbanisme, comme toutes les disciplines de sciences humaines et sociales, disposent d’un vocabulaire particulier pour nommer des phénomènes sociaux. Le terme de « gentrification » fait parti de ce vocabulaire, et est défini généralement comme étant un phénomène d’embourgeoisement des quartiers populaires. La gentrification est marquée dans certaines villes européennes (qui entretiennent un rapport particulier avec l’espace, rapport différent de ce qui est visible aux Etats-Unis par exemple) et ne résulte pas d’une quelconque « loi de la nature », mais est bel et bien la conséquence de choix politiques. Par ailleurs, elle s’inscrit dans un contexte plus large de reproduction, dans l’espace, des rapports de domination capitaliste, où sont également inscrits les processus de développement des banlieues périurbaines et de d’appauvrissement des quartiers populaires. Ces différentes transformations politiques de la ville ont été décrites par le sociologue Jacques Donzelot par le concept de « ville à trois vitesse ».

Phénomène politique, la gentrification est toujours la conséquence d’une politique publique d’aménagement, qui s’appuie sur des investissements publics conséquents, en faveur de la classe dominante. Derrière le discours de chercher à réaliser de la « mixité sociale » il s’agit surtout d’augmenter les valeurs foncières et immobilières des zones concernées, au bénéfice, dans la quasi-totalité des cas, d’intérêts privés.  Ces augmentations sont encore confortées, un peu plus tard, par le départ des classes populaires « indésirables » de ces quartiers « renouvelés ». La gentrification est donc une façon pour la classe dominante de se réapproprier des lieux de centralité (les centres-villes sont les premiers touchés) et des lieux « confortables » car pourvus d’équipements publics, culturels, sportifs, etc., au détriment de la classe populaire, condamnée à plus ou moins long terme à quitter les quartiers gentrifiés.

Mais en plus des investissements publics financiers conséquents, les pouvoirs publics vont mener un travail important sur l’image. Les acteurs de création de « représentation collectives » comme les médias ou les services de communication politique, vont également jouer un rôle primordial pour la gentrification. L’exemple le plus frappant est la construction de la figure de l’individu aisé (financièrement, socialement et culturellement) venant chercher dans ces quartiers de la mixité sociale. Cette dernière disparaissant à mesure que les populations les plus précaires sont condamnées à partir par le renchérissement. Le travail de communication a souvent pour objectif de « naturaliser » ce phénomène urbain, à le rendre inexorable car guidé par les « lois du marché »  et par des choix individuels (qui seraient « inconscients ») alors qu’il s’agit d’une politique délibérée de remplacement de populations. Un travail particulier de réflexion sur l’image est notamment fait pour effacer complètement la figure de l’ouvrier en détruisant ses symboles (de nombreuses usines remplacées par des « éco-quartiers » par exemple).

Le phénomène de gentrification est parti-prenante du système capitaliste. Comme le disait déjà Henri Lefebvre dans Le droit à la Ville en 1967 : les inégalités sociales s’inscrivent dans l’espace. Nous pouvons même ajouter que les inégalités spatiales renforcent les inégalités sociales. Les processus urbains sont donc directement liés aux rapports de production : ils expriment l’exploitation d’une classe sur une autre, l’oppression par des mesures de sécurisation de l’espace public (dit d’urbanisme de « prévention situationnelle »), et l’aliénation car les individus ne semblent plus avoir emprise sur leur existence, ne disposant plus de la capacité de choix de leur lieu d’habitation. Sur ce dernier point le déterminisme de classe est beaucoup plus important que les déterminismes ethniques, nationaux, religieux, culturels, etc. La gentrification entretien particulièrement l’aliénation en détruisant des constructions, souvent anciennes, de liens sociaux. Les différentes formes et expressions de solidarité qui pouvaient exister avant la « rénovation » disparaissent, laissant les habitant-e-s seul-e-s face à leurs difficultés.

Enfin, la gentrification entretien les inégalités socio-spatiales et la ségrégation entre les différentes classes. Le discours du gouvernement visant à « l’égalité des territoires » est une gageure entre le pouvoir politique oligarchique et les spéculateurs qui s’enrichissent sur le dos des plus fragiles. Pour ces derniers la gentrification n’est synonyme que de perte de qualité de vie en raison de la perte d’une forme de confort liée à « l’urbanité » d’un lieu, c’est-à-dire à la présence d’équipements, de liens sociaux, ou liée directement au logement, en les contraignant à déménager dans des appartements plus petits ou vers des zones délaissées.

Contre les processus de gentrification, et encore plus généralement contre les formes d’aménagement capitalistes, inégalitaires et ségrégatives, il faut penser l’aménagement et la transformation de la ville comme une politique publique au service de l’intérêt général, de l’intérêt du peuple contre celui du spéculateur. Si des résistances existent aujourd’hui, elles restent trop localisées sur un territoire et ne cherchent pas à globaliser les enjeux. Face au PS qui, comme le dit Anne Clerval, chercheuse spécialiste de la question, accompagne la gentrification dans le Nord-Est parisien (et ailleurs), le Front de Gauche doit s’approprier la question. Cela suppose de faire comprendre le phénomène et alerter les premiers concernés, mais surtout d’offrir un débouche politique qui ne transige pas sur la réalisation de logements sociaux et sur la baisse des loyers (et non pas une « baisse des hausses » à la sauce solférienne). Seul le peuple conscient, organisé et agissant peut mener une politique urbaine alternative à celle de la droite et du PS (qui est plus ou moins la même). Impliquer le plus largement possible les citoyens et citoyennes est la seule façon de lutter contre les processus de ségrégation sociale et de permettre l’émancipation sociale dans la ville.

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Construire la « banlieue » pour masquer les conflits sociaux

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Les lecteurs réguliers de ce blog doivent commencer à se rendre compte que le langage dans les questions d’aménagement du territoire est, comme dans le domaine économique, le reflet de l’idéologie dominante. Les médias et politiques complaisants avec les pouvoirs de l’argent et de la finance contribuent à faire prévaloir des représentations qui correspondent à leurs intérêts de classe. Parce qu’ils permettent d’exprimer des idées, les mots sont des outils qu’il faut comprendre, contrer et prendre en compte dans une stratégie de prise de pouvoir populaire. La notion de « banlieue », utilisée à tords et à travers, est particulièrement efficace pour décrire ce phénomène car, comme nous allons le voir, elle territorialise et ethnicise les conflits sociaux et empêche toute remise en question de cet état de fait.

La « banlieue » est d’abord, dans le langage classe dominante, une forme de territorialisation des classes populaires. A défaut d’accepter que cette dernière représente la grande majorité de la population les dominants cherchent à la cantonner à un espace particulier représentant tout au plus 8 millions d’habitant-e-s (en prenant en compte les habitant-e-s des « Zones Urbaines Sensibles ») soit à peine 15% de l’ensemble de la population. En agissant de la sorte les inégalités sociales et rapports d’exploitation résultants des rapports de production capitaliste sont niés et transformés en « problèmes urbains ». Or les nombreuses opérations de renouvellements urbains, bien qu’elles permettent souvent d’améliorer la qualité de vie dans certains quartiers, ne supprimeront jamais la misère et ne règleront pas le problème du chômage de masse, particulièrement marqué sur ces territoires.

Territorialiser la classe populaire sur ces espaces particuliers de « banlieue » (comprendre « barres et tours » en périphérie) a également, pour la classe dominante, une fonction « pacificatrice » des rapports de classe. Il s’agit de « diviser pour mieux régner » en cherchant à séparer les habitant-e-s de pavillons des zones péri-urbaines ou rurales, sensés représenter une « classe moyenne », des classes populaires habitants les grands ensembles. Or cette construction sémantique se heurte à une réalité sociale différente : les difficultés sociales ne sont pas l’apanage des « cités » médiatisées mais sont présentes de la même manière dans d’autres espaces et particulièrement dans ceux dit en « déclin industriel ». Certaines banlieues péri-urbaines pavillonnaires nées d’une forme d’ « exode urbain » subissent également de plein fouet la crise économique et commence à encaisser les premiers effets des politiques d’austérité. Contrairement à ce que souhaiterait la classe dominante, la classe populaire n’est pas uniquement présente dans les quartiers en politique de la ville mais est bien plus dispersée.

En plus de territorialiser la classe populaire, la construction de la notion de « banlieue » permet à la classe dominante de réaliser une forme d’ethnicisation des rapports sociaux. S’ils veulent bien admettre qu’une classe populaire existe à l’intérieur des « banlieues », les dominants refusent catégoriquement de la voir unie. Aveuglés par un « modèle » communautariste anglo-saxon contraire à nos principes républicains, ils la considèrent uniquement comme un agrégat de communautés ethniques disparates ne partageant finalement qu’une situation géographique commune. Dans ce contexte les conflits sont réduits à des conflits entre les communautés, déclinaisons locales du Choc des civilisations de l’américain Samuel Huntington, mauvais pamphlet publié en 1996 se voulant prophétique et prédisant des conflits sans fin entre des « civilisations » et qui est devenu la référence des oligarques impérialistes occidentaux. En ethnicisant les rapports de domination on transforme le social en sociétal et on empêche toute unité de la classe populaire qui ne se définit plus qu’à une appartenance culturelle et non sociale.

Et parce que la classe dominante sait se défendre, remettre en cause ce schéma de pensée institué par le langage revient à être classée dans la catégorie des « populistes ». Alors que l’action politique a besoin de confrontations démocratiques pour exister (nos « amis » solfériniens ont tendance à oublier qu’il y a des intérêts contradictoires entre les différentes classes sociales), une force de « transformation sociale » doit lutter contre toute forme de négation de cette conflictualité idéologique. Il ne s’agit ici nullement de sombrer dans une quelconque forme de violence (nous laissons ça à nos adversaires politiques prêts à laisser sur le carreau des milliers de familles pour quelques dividendes biens garnis) mais de faire naitre la conscience de classe. Or cette conscience ne pourra pas naitre dans un contexte de cloisonnements géographiques et culturels mais ne sera possible que dans l’unité. Déconstruire les discours dominants c’est construire des alternatives crédibles et plus égalitaires au système capitaliste. En déconstruisant notre représentation des « banlieues » nous ouvrirons une brèche nécessaire à la prise de conscience de l’homogénéité de la grande masse des dominés par ce système inique.


La « vie stable » comme élément d’un modèle écosocialiste

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Les récents débats sur le « coût du travail » en France, mis sur la table par les branches les plus « financières » du patronat, mais également par l’ensemble des libéraux et socio-libéraux, permettent de faire la lumière sur la conception de la mobilité des élites financières. La mise en concurrence globalisée des Etats doit garantir l’absence de « frottement » en matière de flux, et notamment en ce qui concerne les flux de marchandise et de capitaux. En revanche, en ce qui concerne les flux « de personnes » la situation est à priori moins nette : avant de permettre les déplacements des individus le système capitaliste doit évaluer les bénéfices et les pertes de l’accueil de « certains types » d’individus. Les individus les mieux formés, dit « à haute valeur ajoutée », ont à peu près l’ensemble des pays ouverts tandis qu’à l’inverse les plus fragiles se retrouvent excluent d’à peu près partout. Lorsqu’une usine ferme en France pour ouvrir en Inde, les ouvriers français devraient accepter avec le sourire cette « nouvelle perspective de carrière ».

Cette position idéologique des classes dominantes en faveur de la mobilité est directement en lien avec leur mode de vie. En effet, la société capitaliste valorise, pour ceux qui en ont accès, l’accélération quotidienne des échanges et fait de la connexion permanente de chaque point de la Planète un marqueur de réussite sociale. L’imaginaire collectif est d’ailleurs fourni de « grands patrons » ou de « star du showbiz » passant la moitié de leurs vies dans des jets privés au dessus des océans. La classe dominante a compris que la clé de sa domination était dans la multiplicité des voyages d’affaires ou de loisirs. Par ailleurs, dès le plus jeune âge les enfants sont invités à réaliser de nombreux « voyages initiatiques », et plus tard, sont fortement incités à faire une partie de leurs études supérieures dans une école prestigieuse d’un pays étranger. Peut importe le moment de la vie de l’individu, il s’agit le plus souvent d’entretenir des relations entre les différents cercles de sociabilité, d’entretenir le fait d’être « une classe pour soi ».

Si cette mobilité apparaît pour la partie la plus aisée de la population, comme un moyen d’augmenter son capital social, culturel et donc économique, elle est pour la grande majorité subie et entraine une détérioration des conditions de vie. Le lieu de vie est plus qu’un simple lieu de résidence, c’est dans celui-ci que l’individu va se créer de multiples liens de sociabilité et de solidarité. Ces liens sont d’origines diverses : familiaux, amicaux, de voisinages, professionnels, mais fournissent un « bien social » et créé un sentiment d’identité lié au fait d’appartenir à un certain territoire. Les rixes entre les quartiers sont des preuves particulièrement tristes de ce constat pour les militants de gauches (qui aimeraient voir une solidarité de classe plutôt que des affrontements stériles). Si les classes supérieures ont des liens sociaux beaucoup plus déterritorialisés (en raison notamment de leur facilité économique de déplacement) ce n’est pas le cas des classes populaires. Parmi celles-ci, les personnes le plus précaires souffrent d’être condamnés au nomadisme forcé : foyer de travailleurs, hôtels miteux, squats, hébergements d’urgence, etc. La perte d’un domicile fixe entraine dans la plupart des cas un affaiblissement des relations sociales.

La relation entre mobilité et sédentarité n’est donc pas considérée de la même façon en fonction de sa classe sociale. Les dominants, qui ont intériorisés l’idée que le déplacement était source de réussite, ne comprenant pas cyniquement la réticence des travailleurs français à vouloir travailler en Inde pour un salaire ne dépassant pas les 2€ pour une journée. Mais leur mode de vie sous entend un accroissement sans limite des déplacements, contresens terrible avec l’objectif de réduction de la consommation d’énergie et de rejet de gaz à effet de serre. Dans une perspective écosocialiste nous devons réfléchir à des possibilités de garantir une forme de droit à la stabilité des individus. Il ne s’agit pas d’une forme « d’assignation à résidence » mais de développer des garanties à la proximité des lieux de travail et de résidence (via la relocalisation et le développement des circuits courts), de permettre l’accès pour tous à un logement de qualité à en limitant la ségrégation socio-spatiale mais également en soutenant une politique de transport public efficace pour que la mobilité ne soit plus subie mais choisie.

Ces différentes préconisations demandent une remise en cause globale du système capitaliste dominé par la logique du court terme, de la surconsommation et de la brièveté des relations sociales. A l’inverse un système écosocialiste doit permettre la garantie pour toutes et tous d’une vie stable, plus sobre et moins anxiogène, où l’abondance de liens remplace l’abondance de biens.