Et si on supprimait la Politique de la ville ?

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Les député-e-s ont approuvé mercredi 27 novembre en première lecture le projet de loi “Ville et cohésion urbaine”, présenté par François Lamy, réformant la Politique de la ville. L’abstention des députés Front de Gauche sur ce texte apparaît être une position tout à fait pertinente tant ce texte, sans être particulièrement mauvais, n’est absolument pas à la hauteur des enjeux économiques, sociaux et écologiques auxquels sont confrontés les quartiers dit “prioritaires”. Encore une fois, derrière les ambitions politiques affichées de faire “différent”, de mettre en œuvre le “changement”, c’est la continuité qui prévaut, la répétition des pratiques initiées par les socialistes dans les années 1980 et mises en œuvre alternativement par les socio-démocrates (devenus libéraux) et la droite. Rien de révolutionnaire donc pour cette nouvelle réforme.

Mais comment pourrait elle l’être alors qu’il est toujours privilégiée l’idée que les problèmes socio-économiques rencontrés dans les banlieues ne peuvent être réglés qu’en intervenant sur ces quartiers ? Développer un regard géographique d’échelle restreinte, sur un quartier ou une ville, empêche d’avoir une vision entière et systémique. Autrement dit, observer les inégalités sociales en partant des banlieues permet d’éviter d’avoir à s’interroger sur les conséquences néfastes globales du système capitaliste, visibles sur l’ensemble du territoire national, mais exacerbées dans les quartiers populaires et certaines zones rurales (le taux de pauvreté est 3 fois supérieur et le taux de chômage 2,5 fois plus élevé).

Le projet de loi fait mine de mettre en œuvre un véritable changement en prescrivant des modifications marginales : changement de la liste et diminution (le gouvernement reste austéritaire) du nombre de quartiers concernés, définition d’un unique critère de pauvreté pour le choix de ces derniers, pilotage des nouveaux contrats par les intercommunalités (au lieux des communes), création des “conseils de citoyens”, lancement d’un nouveau programme de renouvellement urbain, etc. Bref, rien de bien novateur. La plus grosse nouveauté s’apparente malheureusement à une hypocrisie, il s’agit de la mobilisation du “droit commun”.

Alors que cette idée semblerait être une bonne solution sur le papier, elle est parfaitement hypocrite dans le cadre actuel de la politique menée par le gouvernement de contraction de la dépense publique. Quels crédits de droit commun, c’est à dire ceux accordés par les différents ministères concernés par les actions (par exemple le ministère de l’éducation, de la justice, de l’économie sociale et solidaire, etc.), peuvent bien être mobilisés alors que le climat actuel est celui de la fermeture des vannes budgétaires (sauf pour les grandes entreprises qui profitent de la générosité du gouvernement Ayrault et du Président de la République) ?

De plus, si une forme de mobilisation des politiques de droit commun, comme pourrait l’envisager un gouvernement du Front de gauche, aurait comme conséquence de changer la vision que l’on porte sur les quartiers populaires, en “normalisant” le regard que l’on porte sur ceux-ci, le “droit commun” du gouvernement participe, au contraire, à leur stigmatisation. En effet, celui-ci repose toujours sur la définition d’une géographie stigmatisante pour les bénéficiaires, avec les conséquences négatives que cela peut avoir en matière de recherche d’emploi, d’attractivité du quartier et de “honte” d’y habiter ressentie par les habitant-e-s.

Le principal travers de la Politique de la ville est de contribuer à considérer les quartiers où elle intervient comme des enclaves où s’expriment des problématiques spécifiques alors qu’ils sont, à l’inverse, des révélateurs des conséquences humaines générale du système capitaliste. Depuis 30 ans les réformes successives ont toutes eu pour ambition d’en finir avec la question des “banlieues à problèmes”. Aujourd’hui plus personne ne se fait d’illusions, et pourtant ça continue comme avant.

La meilleure façon de rendre efficace la politique de la ville serait de supprimer la politique de la ville. Il ne s’agit pas, comme le souhaiterait les plus libéraux, d’arrêter de soutenir les associations intervenant sur ces quartiers ou d’empêcher toutes mesures de rénovation urbaine et de désenclavement, mais au contraire de mener une politique volontariste de partage des richesses pour refaire circuler le produit de la prospérité nationale et réduire le chômage, maladie endémique, notamment chez les jeunes. Nous ne devons pas avoir une vision “angélique” en croyant pouvoir supprimer la misère de tous les quartiers, mais nous devons permettre à ceux-ci de faire valoir leur rapport de force et d’exprimer leurs potentialités propres. Le paternalisme protecteur et stigmatisant n’est jamais la solution, alors que la démocratie et la répartition des richesses en font partie.

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Détroit incarne l’impasse du libéralisme urbain

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Si la situation « critique » de la ville de Détroit, située dans l’Etat du Michigan aux Etats-Unis, a fait l’objet cet été d’un traitement médiatique particulier lorsque, le 18 juillet 2013, elle a demandé à être placée « en faillite », ses causes sont à chercher beaucoup plus loin qu’une simple mauvaise gestion conjoncturelle de ses finances. En effet, Détroit est victime d’une crise long terme qui commence à partir des années 1950. La hausse de la productivité dans l’industrie manufacturière, liée à des améliorations techniques, et à une plus grande robotisation du processus de production, notamment dans les usines automobiles, conduisent à une baisse des besoins de main d’œuvre et donc, à une hausse du chômage. Celle-ci est encore renforcée par l’initiation d’un mouvement de délocalisation vers des états où les employés sont plus corvéables, car moins organisés que ceux de Détroit (qui est un des berceaux du syndicalisme étatsunien), vers les territoires où le rapport de force est plus favorable au patronat. La « Manufacturing-Belt » du Nord-Est des Etats-Unis devient petit à petit la « Rust-Belt ».

La crise de 2008, avec les faillites de General Motor et de Chrysler, derniers principaux employeurs, va faire exploser le chômage et porter un coup de grâce à une région sinistrée. Bien qu’il soit difficile de connaître précisément, pour certains observateur-trice-s, le taux de chômage atteint la barre des 50 % de la population active. En parallèle la ville va connaître un exode massif de sa population et de ses travailleur-se-s, attiré-e-s par des perspectives qui, ailleurs, ont toujours l’air plus réjouissantes. Ce déclin démographique est marqué par une division par deux de la population totale entre les années 1960 et 2000, avec une accélération du phénomène à partir de la crise de 2008. Ces migrations sont de deux ordres. Les premières concernent les déplacements de population vers les autres états du pays, moins touchées par le chômage de masse. Les deuxièmes s’orientent vers les banlieues périurbaines. Mais toutes deux contribuent cependant à creuser les inégalités socio-spatiales et les comportements de ségrégations. Les riches s’éloignent des centres-villes et se renferment dans des espaces protégés, tandis que les pauvres  se retrouvent entres eux dans les territoires abandonnés des pouvoirs publics. La « shrinking city » (ville qui coule) fait face à « l’urban sprawling » (étalement urbain).

Détroit devient une ville en ruine qui n’attire plus que curieux, journalistes, reporters, photographes et artistes. La crise des « subprimes » a été fatale à la ville et à nombre de ses habitant-e-s. La chute de la valeur immobilière de leurs logements, achetés avec des crédits à taux variables, a jetée des centaines de milliers de familles dans la pauvreté. Celles-ci ne pouvant plus rembourser leurs crédits et essayant de revendre, le plus souvent sans y arriver, leurs maisons qui ne valent plus grand chose. De nombreuses maisons se retrouvent donc abandonnées faute de trouver acquéreurs, et des chantiers sont stoppés et laissés en l’état.

Les conséquences sociales sont désastreuses. Le système libéral de mise en concurrence des villes et des territoires est responsable de cette situation, tandis que l’absence de dispositifs de péréquations entre les villes les plus riches et les plus pauvres n’a pas permis d’amortir les effets de la crise. L’effet est donc mathématique et direct : le départ ou la faillite des entreprises entrainent une baisse des ressources fiscales, cette dernière entrainant inéluctablement une réduction de l’offre de services publics et donc un creusement des inégalités. Ces dernières ayant été intensifiées par une politique d’austérité budgétaire, dont l’objectif affiché était de limiter l’endettement, mais qui, comme partout, produit l’effet inverse.

La croyance dans les mythes du capitalisme a plongé Détroit dans une situation invivable : l’ultra-spécialisation a empêché les reconversions de l’économie, les appétits sans limite des banques et des financiers, aidés par des représentants politiques véreux, ont entrainé la ruine des ménages, l’absence de politique de répartition des richesses a fait sombrer la population dans la pauvreté et détruit le lien social. Cette politique voulue et menée par une armée de spécialistes a finalement aggravé les conséquences d’une cause qu’elle disait combattre. Détroit rend donc visible, sur un territoire, les méfaits du capitalisme, et particulièrement de l’ultra-libéralisme, sur l’humain.

Cependant, il persiste des raisons d’espérer. Flaminia Paddeu, doctorante en géographie a observé à Détroit, dans ce contexte de crise, un développement de pratiques alternatives solidaires. Pour ne plus faire le choix entre se chauffeur, remplir le réservoir d’essence de la voiture et manger, des habitant-e-s ont décidés de s’associer afin de créer des jardins communautaires et des soupes populaires. Celles-ci s’accompagnent souvent de pratiques « illégales » de réappropriation de lieux abandonnés (et ils sont nombreux). Se développent également des échanges non monétaires, des pratiques de réutilisation de friches pour faire naitre et développer du lien social à partir de projets artistiques ou culturels, etc. Les habitant-e-s de certains quartiers s’entraident également pour organiser le démantèlement des maisons délabrées et la réparation de ce qui peut l’être. Ils favorisent le recyclage de matériaux et cherchent à maintenir une régulation sociale par l’organisation collective de la sécurité, particulièrement nécessaire lorsque des individus essayent de mettre en place des trafics divers sur ces territoires.

Dans l’exemple de Détroit le dépassement du modèle libéral/capitaliste, de son idéologie, de ses pratiques, n’est pas né d’une prise de conscience collective mais d’une forte dégradation d’une situation matérielle. N’attendons pas la catastrophe pour proposer de nouveaux modèles urbains. Un programme politique municipal de lutte contre l’austérité et la finance doit s’inspirer de ces pratiques concrètes construites par les habitant-e-s. Notre rôle politique, en tant que « promoteur » d’une Révolution citoyenne, est donc d’abord de convaincre, pour ensuite proposer et impulser des pratiques locales alternatives et solidaires.


Construire la « banlieue » pour masquer les conflits sociaux

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Les lecteurs réguliers de ce blog doivent commencer à se rendre compte que le langage dans les questions d’aménagement du territoire est, comme dans le domaine économique, le reflet de l’idéologie dominante. Les médias et politiques complaisants avec les pouvoirs de l’argent et de la finance contribuent à faire prévaloir des représentations qui correspondent à leurs intérêts de classe. Parce qu’ils permettent d’exprimer des idées, les mots sont des outils qu’il faut comprendre, contrer et prendre en compte dans une stratégie de prise de pouvoir populaire. La notion de « banlieue », utilisée à tords et à travers, est particulièrement efficace pour décrire ce phénomène car, comme nous allons le voir, elle territorialise et ethnicise les conflits sociaux et empêche toute remise en question de cet état de fait.

La « banlieue » est d’abord, dans le langage classe dominante, une forme de territorialisation des classes populaires. A défaut d’accepter que cette dernière représente la grande majorité de la population les dominants cherchent à la cantonner à un espace particulier représentant tout au plus 8 millions d’habitant-e-s (en prenant en compte les habitant-e-s des « Zones Urbaines Sensibles ») soit à peine 15% de l’ensemble de la population. En agissant de la sorte les inégalités sociales et rapports d’exploitation résultants des rapports de production capitaliste sont niés et transformés en « problèmes urbains ». Or les nombreuses opérations de renouvellements urbains, bien qu’elles permettent souvent d’améliorer la qualité de vie dans certains quartiers, ne supprimeront jamais la misère et ne règleront pas le problème du chômage de masse, particulièrement marqué sur ces territoires.

Territorialiser la classe populaire sur ces espaces particuliers de « banlieue » (comprendre « barres et tours » en périphérie) a également, pour la classe dominante, une fonction « pacificatrice » des rapports de classe. Il s’agit de « diviser pour mieux régner » en cherchant à séparer les habitant-e-s de pavillons des zones péri-urbaines ou rurales, sensés représenter une « classe moyenne », des classes populaires habitants les grands ensembles. Or cette construction sémantique se heurte à une réalité sociale différente : les difficultés sociales ne sont pas l’apanage des « cités » médiatisées mais sont présentes de la même manière dans d’autres espaces et particulièrement dans ceux dit en « déclin industriel ». Certaines banlieues péri-urbaines pavillonnaires nées d’une forme d’ « exode urbain » subissent également de plein fouet la crise économique et commence à encaisser les premiers effets des politiques d’austérité. Contrairement à ce que souhaiterait la classe dominante, la classe populaire n’est pas uniquement présente dans les quartiers en politique de la ville mais est bien plus dispersée.

En plus de territorialiser la classe populaire, la construction de la notion de « banlieue » permet à la classe dominante de réaliser une forme d’ethnicisation des rapports sociaux. S’ils veulent bien admettre qu’une classe populaire existe à l’intérieur des « banlieues », les dominants refusent catégoriquement de la voir unie. Aveuglés par un « modèle » communautariste anglo-saxon contraire à nos principes républicains, ils la considèrent uniquement comme un agrégat de communautés ethniques disparates ne partageant finalement qu’une situation géographique commune. Dans ce contexte les conflits sont réduits à des conflits entre les communautés, déclinaisons locales du Choc des civilisations de l’américain Samuel Huntington, mauvais pamphlet publié en 1996 se voulant prophétique et prédisant des conflits sans fin entre des « civilisations » et qui est devenu la référence des oligarques impérialistes occidentaux. En ethnicisant les rapports de domination on transforme le social en sociétal et on empêche toute unité de la classe populaire qui ne se définit plus qu’à une appartenance culturelle et non sociale.

Et parce que la classe dominante sait se défendre, remettre en cause ce schéma de pensée institué par le langage revient à être classée dans la catégorie des « populistes ». Alors que l’action politique a besoin de confrontations démocratiques pour exister (nos « amis » solfériniens ont tendance à oublier qu’il y a des intérêts contradictoires entre les différentes classes sociales), une force de « transformation sociale » doit lutter contre toute forme de négation de cette conflictualité idéologique. Il ne s’agit ici nullement de sombrer dans une quelconque forme de violence (nous laissons ça à nos adversaires politiques prêts à laisser sur le carreau des milliers de familles pour quelques dividendes biens garnis) mais de faire naitre la conscience de classe. Or cette conscience ne pourra pas naitre dans un contexte de cloisonnements géographiques et culturels mais ne sera possible que dans l’unité. Déconstruire les discours dominants c’est construire des alternatives crédibles et plus égalitaires au système capitaliste. En déconstruisant notre représentation des « banlieues » nous ouvrirons une brèche nécessaire à la prise de conscience de l’homogénéité de la grande masse des dominés par ce système inique.


L’austérité entretien la crise du logement

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Chaque année, au début du mois de février, la Fondation Abbé Pierre publie son rapport annuel sur l’état du mal-logement en France. La publication de ce rapport chiffré est un moyen particulièrement utile pour mesurer l’efficacité des politiques publiques mises en œuvre par l’Etat et les collectivités territoriales en ce qui concerne le logement. Le « changement » de majorité politique au cours de l’année 2012 devait marquer une nouvelle façon d’agir politiquement en faveur du logement vers plus de contrôle du marché immobilier, vers plus de volontarisme dans la construction et vers plus de solidarité à destination de ceux qui n’ont plus les moyens de se loger correctement (ou de ne plus se loger du tout). Or, la Fondation Abbé Pierre est au moins aussi intransigeante que le Front de Gauche pour juger l’inaction du gouvernement et du Parti de Solferino en la matière.

Selon le rapport, il y a aujourd’hui plus de 3,6 millions de personnes en situation de mal logement, dont 685 000 privés de domicile personnel, auxquels il faut ajouter 5,2 millions de personnes en situation « de fragilité » par rapport au logement. Ces chiffres devraient entrainer une mobilisation sans faille des forces politiques au pouvoir, or les actions menées par le gouvernement sont tellement timides qu’elles peinent à masquer l’absence de volontarisme pour affronter les mécanismes du marché immobilier et les effets de la crise. Pire, la politique d’austérité pousse toujours plus loin les individus dans la « trappe » à pauvreté et à précarité, dont il devient impossible de s’en sortir, et les victimes des saccages économiques industriels, menés par les financiers, rejoignent chaque jour la troupe des mal-logés. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la peur d’être privé de domicile devienne une des craintes les plus importantes des français.

Une politique de gauche et volontariste ne peut pas être menée de manière unilatérale sans prendre en compte le contexte économique et social dans lequel elle s’applique. Face à l’austérité, à la contraction de l’économie et à la hausse du chômage, les actions politiques, telles que la publication d’une courte liste de bâtiments réquisitionables, les quelques terrains publics pouvant être cédés gracieusement aux collectivités ou la parodie de blocage des loyers, menées par la ministre du logement Cécile Duflot, apparaissent bien incapable de régler la situation et d’inverser le processus de précarisation et de « déstabilisation » des familles et des individus. Si les familles monoparentales et les jeunes restent principalement les plus touchés, les difficultés à accéder à un logement digne touchent aujourd’hui la quasi-totalité des catégories sociales, et même des travailleurs « stables ».

Si le gouvernement actuel a, il est vrai, hérité d’une partie des conséquences de la crise financière et économique, son inaction d’aujourd’hui est de sa propre responsabilité. La volonté de faire passer le taux de TVA à 10% (au lieu de 7% sous Sarkozy) en 2014 sur des secteurs comme le bâtiment et les travaux publics entrainera sans doute un frein aux travaux de mise aux normes écologiques et de confort des logements, et portera un coup supplémentaire à ceux qui envisageraient de sortir d’une situation de précarité énergétique. De plus, la baisse conséquente des dotations de l’Etat accordées aux collectivités territoriales (entre 750 millions et 1,5 milliards d’euros de baisse par an en 2014 et 2015), risque également de rendre difficile la mise en œuvre des projets de construction de logements sociaux des collectivités locales.

En plus d’une inaction criante pour lutter contre les processus spéculatifs du marché immobilier et pour réaliser les 500 000 logements par an promis par le candidat solférinien (le gouvernement peine à en prévoir la construction de 300 000), l’orientation politique social-libérale du Président de la République et de ses ministres aggrave la situation. Dans les pas de Nicolas Sarkozy, François Hollande persiste à mettre les territoires en concurrence les uns aux autres. Le projet « d’acte III » de Décentralisation en visant à faire des régions des autorités régulatrices du logement participe à la croissance des inégalités et à la hausse des loyers dans les zones en tensions, zones où se concentrent les emplois.

Le diagnostic de la situation et de son action est accablant pour un gouvernement qui s’affirme comme étant « de gauche » et Cécile Duflot n’est malheureusement pas la seule à avoir une muselière. Une véritable politique en faveur du logement et alternative à la logique capitaliste doit commencer par rompre avec l’austérité. Ce n’est qu’une fois cette première étape réalisée qu’il sera possible de mettre en place des actions spécifiques pour lutter contre la crise du logement telles qu’un plan volontariste de construction de logements sociaux, un encadrement (et une baisse dans certains endroits) strict des loyers sur le marché privé, une loi de réquisition des logements vacants et la création d’un service public national et décentralisé du logement. Ces quelques mesures, non exhaustives, montrent que la crise du logement n’est pas une fatalité, le pouvoir politique peut en venir à bout, à condition de le vouloir.


L’égalité des chances pour perpétuer les inégalités

Le système capitaliste libéral a une force qu’on ne peut pas lui retirer : il est très bon pour inculquer aux individus la responsabilité de ses propres échecs. Bien qu’il subisse des crises à répétitions, dont il se sort la plupart du temps par des mesures « non-capitalistiques », il reste particulièrement difficile de remettre en cause son efficacité sociale, écologique et même économique à assurer le « bien vivre » de l’humanité. La quasi-totalité des observateurs de la société, quel que soit leur domaine d’analyse, décrivent un affaiblissement des comportements solidaires dans la vie des individus. Or ce constat est particulièrement vrai pour la classe ouvrière qui a tendance à s’individualiser (au détriment de ses intérêts de classes) tandis que la classe supérieure/dominante continue à mettre en place son processus historique, de reproduction et de perpétuation de sa position sociale, à partir d’une solidarité basée sur les réseaux de connaissances. Cet affaiblissement de la solidarité de la classe ouvrière ne provient pas d’une situation où les travailleur-se-s seraient plus « égoïstes » ou « moins motivé-e-s » par l’action collective par choix, mais d’une stratégie politique de long terme mise en place par les (socio)-libéraux depuis les années 1980.

L’intériorisation de l’idée que l’individu touché par une difficulté sociale (précarité, chômage, pauvreté …,) l’est par sa faute exclusive, résulte en partie de l’idéologie de « l’égalité des chances » promue par l’école. Si l’égalité des chances, c’est-à-dire la réduction conséquente des inégalités de naissance, est un objectif politique digne, la situation actuelle apparait éloignée de l’idéal. Tandis que l’on fait croire aux élèves, quel que soit le niveau scolaire, qu’avec du « travail » chacun a sa chance de réussir à avoir une « bonne place », la réalité est bien différente : les inégalités persistes entre les enfants recevant de leurs parents un capital culturel important (le même que celui demandé en « savoir scolaire ») et ceux qui en reçoivent peu, ayant des parents moins diplômés et moins informés des « voies royales » à suivre en matière d’études. Sous le couvert d’offrir à tous la même « chance », le système justifie les inégalités toujours plus importantes entre quelques privilégiés et la masse de ceux qui galèrent au quotidien.

L’argument de l’égalité des chances pour justifier les inégalités est souvent accompagné d’une insistance sur les différences sociales et culturelles. Lorsque les pouvoirs politiques se rendent compte que les inégalités deviennent trop criantes, ils mettent en place des mesures dite de « discrimination positive ». Les enfants issus de banlieue populaire ont le droit à leur collège en ZEP (Zone d’éducation prioritaire) et les « minorités visibles » (sic) voient leurs « semblables » (physiquement mais pas socialement) dans des émissions de télévisions. La société capitaliste valorise celui qui a réussi à « s’en sortir », sortir du ghetto urbain et de sa situation sociale, celui qui a su profiter de l’égalité des chances, au détriment de tous les autres. L’idée sous-jacente est que si certain peuvent « gagner » en partant de loin, « l’égalité des chances » existe réellement dans les faits.

Mais cette idée est lourde de conséquences. En plus de favoriser la stigmatisation en groupant des individus par des caractères physiques ou sociaux communs, au détriment de l’unité nationale républicaine, elle contribue à l’intériorisation des « échecs » de ceux qui ne rentrent pas dans la catégorie des « gagnants ». A force de croire, à tort, que chacun a eu la même chance que son voisin, les individus pensent que s’ils sont au chômage depuis des années ou qu’ils doivent enchainer des « petits boulots » intermittents et mal payés, cela ne peut être que de leur faute. Or le chômage de masse est plus le fait d’une absence de demande de travail (« d’offre d’emploi ») que d’une fainéantise supposée des travailleurs. Intérioriser l’échec a comme répercussion directe l’augmentation du stress quotidien, du nombre de dépressions et de suicides. Dans ces conditions la lutte sociale collective apparait difficile, les situations individuelles de repli sur la sphère domestique sont plus fréquentes.

En prônant cette forme « d’égalité des chances » (qui n’en est pas une dans les faits), le système libéral fait perpétuer les inégalités et les rend légitimes : comment être contre la réussite d’un individu qui a eu la même chance que tout le monde mais qui a réussi à se démarquer par un « travail acharné » ? Si l’on poursuit le raisonnement, comment vouloir imposer un revenu maximum a quelqu’un qui n’est dans cette situation que par son mérite individuel ? Croire aveuglement dans « l’égalité des chances » est, je pense, une erreur pour la gauche. Préférons à celle-ci une idée tendant à l’égalité réelle, une situation où le travail de l’ouvrier serait reconnu comme ayant la même utilité sociale que celui du cadre ou du chef d’entreprise, plutôt qu’une situation où l’ouvrier est vu avant tout comme quelqu’un n’ayant pas réussi à être cadre. Il ne s’agit pas de prôner un modèle qui effacerait tous les particularismes ou toutes les différences, mais un modèle qui favorise la collaboration plutôt que la compétition généralisée, bref un modèle républicain hérité de la Révolution française ayant mis à bas les privilèges.

 


L’économie sociale et solidaire pour redynamiser un territoire

Les périodes estivale et de rentrée auront été un théâtre d’annonces difficiles pour l’emploi, particulièrement pour les nombreux salariés restés sur le carreau. La couardise politique des dirigeants socialistes, rompus aux caprices de la finance et des « marchés » (qu’il ne faut surtout pas « déstabiliser ») prive des régions entières de leurs sources d’emplois. Les effets en matière de dynamisme économique et d’attractivité du territoire sont désastreux et, comme après une catastrophe naturelle, qui pourtant n’a rien de « naturelle », il n’est pas exagéré de parler de régions sinistrées. Mais en plus des conséquences sociales, dont tout le monde a conscience, nous avons également des conséquences écologiques beaucoup plus perfides. Il est illusoire aujourd’hui de penser qu’il y a une « désindustrialisation », nous consommons toujours autant de produits manufacturés, ceux-ci sont simplement produit ailleurs, en particulier là où les travailleurs sont les moins protégés. Ces produits traversent ensuite la planète pour irriguer les marchés des pays occidentaux. Les « externalités négatives » de cette façon de concevoir la production, sont nombreuses et mortelles.

Les crises économiques, écologiques et sociales doivent nous obliger à repenser nos modes de production et nos façons de concevoir l’activité économique. Aujourd’hui l’économie sociale et solidaire (ESS) apparaît comme une alternative crédible et directement applicable au modèle capitaliste, modèle qui a fait preuve de son incapacité à garantir un progrès humain durable, mais également à lutter contre les crises systémiques qu’il cause. L’économie sociale et solidaire est fondamentalement différente du modèle capitaliste car elle poursuit un but social : celui de l’intérêt général. Il est intéressant de constater que la promotion de cette forme alternative d’entreprise n’est pas uniquement l’œuvre de militants de gauche, mais se développe aussi chez les citoyens et les entrepreneurs. Or cela est la preuve que les gens se rendent compte que tout le monde a à y gagner quand la recherche du profit à court terme n’est plus l’unique moteur de l’entreprise. En effet, dans une entreprise de l’ESS il y a une très forte obligation de placer les bénéfices dans l’investissement productif à long terme, le seul capable de garantir le maintien  des emplois sur un territoire.

Les entreprises de l’économie sociale et solidaire ont aussi un rôle important à jouer en matière de création de lien social et particulièrement dans les communes rurales et périurbaines, territoires souvent laissés à l’abandon par les pouvoirs publics. Contrairement à l’entreprise capitaliste mondialisée, l’entreprise sociale et solidaire s’intègre et devient une composante de son environnement proche : elle cherche des partenariats locaux et sa clientèle est principalement locale. La petite taille des entreprises et le partage du processus de décision entre les employés favorisent également cette proximité. Une entreprise à « taille humaine » où les décisions sont prises en commun (chaque salarié détient une part de l’entreprise et a le droit de vote, avec comme principe une personne = une voix) permet l’implication de tous car chacun est concerné. Les répercussions sur l’ensemble de la société sont positives car seul le peuple sait ce qu’est l’intérêt général, contre les intérêts particuliers des dominants de la compétition mondiale généralisée.

Les entreprises avec une « inscription territoriale » sont une ressource en emplois « non délocalisables », l’offre et la demande existent et existeront sur le long terme, car la production doit également être socialement utile à l’ensemble de la société. Ce marquage territorial est également visible par le fait que 75% des plus grandes entreprises de l’ESS ont leur siège social dans une région autre que l’Ile-de-France alors que c’est l’inverse pour 91% des sociétés capitalistes « standards », mais également par les activités qu’elles réalisent sur le territoire en lien avec les collectivités ou les entreprises locales (telles que les « entreprises d’insertions » ou les missions de service public dans le cadre de délégations).

Si l’ensemble des partis politiques de gauche semblent conscient du rôle qu’ont à jouer les entreprises de l’ESS au niveau national (rappelons qu’elles regroupent plus de 2 millions de salariés dans plus de 160000 entreprises) comme au niveau local, les mesures prisent en leur faveur sont encore beaucoup trop timides, voire inexistantes. Il est d’abord nécessaire de clarifier leur statut juridique afin de permettre une mise en place de politiques publiques efficaces en faveur de cette forme d’entreprise. Ces politiques publiques peuvent avoir différentes configurations. Ce sont par exemple des aides financières pour les salariés qui veulent reprendre une entreprise en coopérative, ou des « aides institutionnelles » comme des clauses visant à favoriser les entreprises de l’ESS dans les marchés publics. La souffrance de certains territoires subissant de plein fouet la mondialisation capitaliste doit nous amener à réfléchir et agir à de nouvelles façons de concevoir la production et l’activité. Or aujourd’hui seule une vraie force de gauche, comme le Front de gauche, a pour objectif de tendre vers un modèle prenant en compte l’Humain et son environnement, et tant pis si ça ne plait pas aux marchés et aux laudateurs de l’Europe libérale.


La jeunesse, principale victime du coût du logement

Cette rentrée est encore une fois marquée par la paupérisation globale de la jeunesse. Celle-ci n’épargne guère que les enfants issus de milieux très favorisés. Des jeunes travailleurs-ses, jusqu’aux étudiant-e-s « surdiplômé-e-s », l’ensemble de cette classe d’âge si particulière, n’a, comme unique perspective, que celle d’une « galère » qui s’amplifie d’année en année. Or, comme pour beaucoup de ménages fragilisés par l’impitoyable système capitaliste, la hausse du cout du logement ampute de plus en plus les budgets des jeunes. Ces budgets se réduisant d’autant plus que le travail s’éloigne et/ou devient de plus en plus précaire pendant que les aides diverses se réduisent et les prix des produits de premières nécessités augmentent.

Plusieurs raisons, spécifiques à la jeunesse, expliquent cette fragilité vis à vis du logement. Ce sont notamment : la démocratisation de l’enseignement supérieur qui a augmenté (et c’est tant mieux !) le nombre d’étudiants, les changements fréquents d’activités (entre périodes d’emplois, d’études, de stages … ), la décohabitation familiale de plus en plus tardive et l’allongement du temps avant constitution d’un couple. De plus les difficultés d’accès à l’emploi, plus de 17% des actifs de moins de 29 ans sont au chômage contre environ 8% pour les 30-39 ans, contribuent à empêcher l’autonomisation des jeunes.  Ces causes mises bout à bout, complétées par celle de l’augmentation constante, depuis de nombreuses années du cout du logement, ont comme conséquence d’assombrir l’horizon d’une amélioration des conditions de vie de la jeunesse, étudiante comme travailleuse.

Il est donc, concrètement, pour les jeunes, de plus en plus difficile de se loger de manière indépendante de du foyer parental. En effet, lors de l’entrée dans la vie active, le statut de locataire apparaît comme l’unique possibilité de se loger. Or cette « tranche de la population » est fortement touchée par le manque de logements, d’abord en raison de l’offre chétive de « petits logements » (de moins de deux pièces) mais encore par une certaine forme de discrimination de la part des propriétaires bailleurs. Bien conscient de la situation de précarité créée par le libéralisme et dans laquelle la jeunesse a été jetée, les bailleurs augmentent leurs exigences en matière de garantie à fournir à la location à un point tel que celles-ci apparaissent totalement inenvisageables pour les moins fortunés, ainsi que pour ceux qui ne peuvent pas s’appuyer sur l’aide de leurs parents. De la même manière, ceux disposant d’un emploi et d’un revenu stable, et qui pourrait prétendre à l’accès à la propriété, se la voit de plus en plus refuser en raison du durcissement des conditions d’accès aux crédits bancaires et de la hausse des taux d’intérêts.

Si les aides aux logements existent, l’APL (Aide personnalisée au logement) notamment, celles-ci sont insuffisantes pour enrayer la hausse des loyers. Dans certaines zones particulièrement tendues elles peuvent même contribuer à la spéculation immobilière. En effet, les propriétaires finissent par prendre en compte ce « supplément de revenu » et le répercutent aussitôt sur les prix. Les mesures prisent pendant les vacances par la ministre du logement, visant à bloquer les hausses de loyers, ou autorisant l’Etat à céder certains de ses terrains, sont une avancée beaucoup trop faible en raison du contexte catastrophique. Les actions politiques doivent être beaucoup plus virulente, à la fois pour obliger les propriétaires de biens immobiliers, via une loi de réquisition des logements vides, à les mettre sur le marché de la location, mais aussi en mettant en œuvre un programme conséquent de construction de logements sociaux de qualités et diversifiés. Aujourd’hui par exemple, les logements publics du CROUS ne logent qu’à peine 8% de l’ensemble des étudiants.

Réclamer l’accès à l’autonomie pour les jeunes n’est pas une lubie mais une véritable nécessité sociétale. C’est celle-ci qui permet à l’individu-e de construire sa personnalité, de choisir la vie qu’il-elle veut mener, et s’extirper des pressions sociales que peuvent exercer les groupes sociaux (familiaux notamment) les plus réactionnaires (particulièrement sur les choix sexuels). Par ailleurs, dans un monde de plus en plus « cosmopolite », et dans lequel le libéralisme impose de plus en plus de contraintes aux travailleurs, l’accès au logement permet de favoriser la mobilité des jeunes. Alors que l’offre de travail s’amenuise, pouvoir quitter le domicile parental apparaît souvent comme un préalable nécessaire à l’employabilité. Enfin, il est à noter que les inégalités ont tendance à se creuser entre quelques privilégiés, aidés par leurs parents, qui peuvent se permettre de loger là où ils le souhaitent et de suivre des études supérieures, sans avoir besoin de s’assurer des revenus personnels, et une masse de plus en plus grandes de jeunes laissés-pour-compte.

Aujourd’hui une véritable politique audacieuse en faveur du logement est nécessaire. La situation est trop grave pour se contenter de grand discours. Les phrases doivent laisser place à l’action, contre la spéculation et pour la construction massive de logements. La jeunesse possède une force de transformation sociale sans égale, elle est par exemple la plus utilisatrice de « façon d’habiter » collaboratrice, telle que la colocation. Elle est donc la mieux à même d’inventer les bases de l’habitat de demain, qui devra être assurément plus solidaire.