La « vie stable » comme élément d’un modèle écosocialiste

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Les récents débats sur le « coût du travail » en France, mis sur la table par les branches les plus « financières » du patronat, mais également par l’ensemble des libéraux et socio-libéraux, permettent de faire la lumière sur la conception de la mobilité des élites financières. La mise en concurrence globalisée des Etats doit garantir l’absence de « frottement » en matière de flux, et notamment en ce qui concerne les flux de marchandise et de capitaux. En revanche, en ce qui concerne les flux « de personnes » la situation est à priori moins nette : avant de permettre les déplacements des individus le système capitaliste doit évaluer les bénéfices et les pertes de l’accueil de « certains types » d’individus. Les individus les mieux formés, dit « à haute valeur ajoutée », ont à peu près l’ensemble des pays ouverts tandis qu’à l’inverse les plus fragiles se retrouvent excluent d’à peu près partout. Lorsqu’une usine ferme en France pour ouvrir en Inde, les ouvriers français devraient accepter avec le sourire cette « nouvelle perspective de carrière ».

Cette position idéologique des classes dominantes en faveur de la mobilité est directement en lien avec leur mode de vie. En effet, la société capitaliste valorise, pour ceux qui en ont accès, l’accélération quotidienne des échanges et fait de la connexion permanente de chaque point de la Planète un marqueur de réussite sociale. L’imaginaire collectif est d’ailleurs fourni de « grands patrons » ou de « star du showbiz » passant la moitié de leurs vies dans des jets privés au dessus des océans. La classe dominante a compris que la clé de sa domination était dans la multiplicité des voyages d’affaires ou de loisirs. Par ailleurs, dès le plus jeune âge les enfants sont invités à réaliser de nombreux « voyages initiatiques », et plus tard, sont fortement incités à faire une partie de leurs études supérieures dans une école prestigieuse d’un pays étranger. Peut importe le moment de la vie de l’individu, il s’agit le plus souvent d’entretenir des relations entre les différents cercles de sociabilité, d’entretenir le fait d’être « une classe pour soi ».

Si cette mobilité apparaît pour la partie la plus aisée de la population, comme un moyen d’augmenter son capital social, culturel et donc économique, elle est pour la grande majorité subie et entraine une détérioration des conditions de vie. Le lieu de vie est plus qu’un simple lieu de résidence, c’est dans celui-ci que l’individu va se créer de multiples liens de sociabilité et de solidarité. Ces liens sont d’origines diverses : familiaux, amicaux, de voisinages, professionnels, mais fournissent un « bien social » et créé un sentiment d’identité lié au fait d’appartenir à un certain territoire. Les rixes entre les quartiers sont des preuves particulièrement tristes de ce constat pour les militants de gauches (qui aimeraient voir une solidarité de classe plutôt que des affrontements stériles). Si les classes supérieures ont des liens sociaux beaucoup plus déterritorialisés (en raison notamment de leur facilité économique de déplacement) ce n’est pas le cas des classes populaires. Parmi celles-ci, les personnes le plus précaires souffrent d’être condamnés au nomadisme forcé : foyer de travailleurs, hôtels miteux, squats, hébergements d’urgence, etc. La perte d’un domicile fixe entraine dans la plupart des cas un affaiblissement des relations sociales.

La relation entre mobilité et sédentarité n’est donc pas considérée de la même façon en fonction de sa classe sociale. Les dominants, qui ont intériorisés l’idée que le déplacement était source de réussite, ne comprenant pas cyniquement la réticence des travailleurs français à vouloir travailler en Inde pour un salaire ne dépassant pas les 2€ pour une journée. Mais leur mode de vie sous entend un accroissement sans limite des déplacements, contresens terrible avec l’objectif de réduction de la consommation d’énergie et de rejet de gaz à effet de serre. Dans une perspective écosocialiste nous devons réfléchir à des possibilités de garantir une forme de droit à la stabilité des individus. Il ne s’agit pas d’une forme « d’assignation à résidence » mais de développer des garanties à la proximité des lieux de travail et de résidence (via la relocalisation et le développement des circuits courts), de permettre l’accès pour tous à un logement de qualité à en limitant la ségrégation socio-spatiale mais également en soutenant une politique de transport public efficace pour que la mobilité ne soit plus subie mais choisie.

Ces différentes préconisations demandent une remise en cause globale du système capitaliste dominé par la logique du court terme, de la surconsommation et de la brièveté des relations sociales. A l’inverse un système écosocialiste doit permettre la garantie pour toutes et tous d’une vie stable, plus sobre et moins anxiogène, où l’abondance de liens remplace l’abondance de biens.

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La qualité urbaine pour toutes et tous !

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En ce qui concerne le cadre de vie les inégalités sont criantes et difficiles à cacher. Alors que les plus riches profitent souvent d’une situation géographique agréable et d’un logement de bonne qualité, les plus pauvres doivent se contenter de ce que le marché de l’immobilier, et l’offre en locatif social leurs mettent à disposition. Ces derniers sont donc souvent condamnés à loger dans des habitations de fabrication ancienne, aujourd’hui dégradées à défaut d’un entretien régulier et suffisant, d’un bâti sans recherche esthétique et standardisé construit à la chaine en « chemin de grues », et qui aujourd’hui se retrouvant être de véritable passoire énergétique. Cette situation contribue à maintenir les populations les plus précaires dans des situations où les couts de chauffage deviennent exorbitant et difficilement supportables.

Les inégalités concernent la qualité des logements mais également les territoires où ils sont implantés. Dans ce domaine ce sont encore une fois les plus fortunés qui ont accès aux lieux les plus agréables, villes ou quartiers, ceux où la proportion d’espaces naturels est la plus importante, où le patrimoine historique est le plus remarquable et où les aménagements sont les plus soignés. Nous nous retrouvons avec une opposition plutôt franche entre des espaces avec une identité marquée, un cadre historique mis en avant, et des espaces délaissés avec une architecture standardisée et sans âme née d’une politique d’aménagement mettant de coté l’esthétisme pour un fonctionnalisme aveugle. De la même manière, les équipements de loisirs et les liaisons de transports en communs les plus efficaces se concentrent souvent dans les secteurs les plus cotés tandis que les quartiers populaires restent renfermés sur eux-mêmes.

Pour perpétuer cette situation les classes privilégiées mettent fréquemment en place une stratégie particulière : celle de la préservation de « l’entre-soi ». Bien qu’ils aient un objectif d’origine qui puisse paraître tout autre, les Parcs Naturels Régionaux, en limitant drastiquement les possibilités de construction sur un territoire donné, participent à cette ségrégation en contribuant à la rareté du foncier et à l’augmentation des prix. Car c’est là d’où vient le principal problème : le marché immobilier, le plus impitoyable avec les plus faibles, décide de l’aménagement du territoire au détriment d’une politique de mixité sociale. Les travailleurs les moins précarisés car ayant (encore) un emploi stable qui cherchent eux aussi une bonne qualité de vie sont, pour leurs parts, contraint de s’éloigner de plus en plus des centres urbains vers les banlieues périurbaines. Or cette situation participe à l’étalement urbain et paradoxalement contribue à dégrader le cadre de vie en supprimant des espaces naturels et agricoles.

Face à ce constat il apparaît urgent de mettre en œuvre une politique publique de promotion universelle de la qualité urbaine, et cela pour plusieurs raisons. D’abord des raisons d’ordre écologique en privilégiant la densification des centres villes qui doivent être des lieux où se localisent l’ensemble des activités urbaines, en veillant à la qualité des constructions permettant de réaliser des économies substantielles en consommation énergétique ou en valorisant les espaces naturels et paysagers, véritables « poumons verts » nécessaire à la respiration de la ville. Ces quelques exemples de raisons écologiques sont à complétées avec des raisons sociales telles que la réduction de l’anxiété quotidienne des individus, la pacification possible des relations sociales, le plus grand respect des espaces publics, ou économiques en faveur de l’emploi local et « non délocalisable » comme par exemple avec la mise en œuvre de chantiers de travaux de mise aux normes écologiques des logements.

Que l’on soit bien clair, il ne s’agit pas comme c’est souvent le cas lorsque l’Etat et les collectivités font du « renouvellement urbain », de substituer une politique en faveur de l’accès à la qualité urbaine à une politique de droit commun de redistribution des richesses et de lutte contre le chômage, mais d’accompagner cette dernière. Permettre à toutes et tous de se sentir bien dans sa ville, son quartier et son logement, parce que touchant directement au domaine de l’intime de l’individu et à ses relations sociales, est une condition à l’émancipation individuelle.


Les espaces de la bourgeoisie

Cet article est beaucoup inspiré des ouvrages des sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot qui font depuis des années des travaux capitaux pour comprendre les modes de vie de la bourgeoisie. Leurs ouvrages sont de véritables outils militants d’éducation populaire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je vous conseille bien évidemment de faire de même.

Après avoir décrit, dans une précédente note de blog (https://emancipationurbaine.wordpress.com/2011/12/10/le-lieu-du-ban/), le processus qui a amené les banlieues populaires à devenir des lieux de ségrégation et de bannissement pour les plus pauvres, nous allons voir qu’en ce qui concerne les plus riches, ces derniers ont une manière particulière d’occuper l’espace. La manière d’habiter un lieu n’est pas neutre politiquement, l’aménagement spatial est une « projection au sol des rapports sociaux », c’est à dire que l’endroit où l’on habite traduit d’une manière la position sociale que l’on occupe dans la société.

Alors que les plus pauvres sont rejetés de plus en plus loin du cœur historique, les plus riches profitent des opérations de renouvellement urbain des centres villes. Ce processus de « gentrification » entraine une augmentation très forte des prix de l’immobilier dans ces zones, augmentation qui rend impossible l’installation d’individus issus des classes populaires de plus en plus précarisées. Ces inégalités spatiales ne sont pas le fruit du hasard mais de raisons politiques : une recherche de ségrégation volontaire de la part de la bourgeoisie.

La recherche permanente de l’entre soi doit être une garantie, pour l’oligarchie dominante, de perpétuer sa domination par la reproduction sociale. En effet, pouvoir choisir sa ville ou son quartier d’habitation (luxe que de moins en moins d’individus peuvent s’offrir) permet de choisir ses voisins et les fréquentations de ses enfants. Derrière l’idée de préserver son « milieu de vie », il y a la volonté de sélectionner son environnement social. Sélection qui est faite par le niveau des revenus qui sont nécessaires pour accéder au logement.

Cette proximité des bourgeois avec leurs semblables permet de « mobiliser les réseaux » et créer ainsi une véritable solidarité de classe. Cette solidarité est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de se mobiliser contre des projets qui mettent en danger, directement ou indirectement, leurs intérêts. Le plus caricatural est la mobilisation contre la construction de logements sociaux à proximité des foyers de l’oligarchie. Quand la bourgeoisie s’organise dans une lutte sociale c’est pour empêcher la construction de logement HLM à proximité. Et pour éviter d’avoir à respecter l’article 55 de la loi SRU (article qui rend obligatoire la construction de 20% de logements sociaux) l’oligarchie fait preuve de nombreux stratagèmes : si certaines communes, comme Neuilly sur Seine préfèrent payer des (trop faible) amendes, d’autres profitent d’avoir comme voisine des communes populaires avec un taux de logement social dépassant fréquemment 50% pour s’abstenir de leurs obligations. Les amendes apparaissent comme le prix à payer pour se protéger de la proximité des plus pauvres.

La solidarité bourgeoise apparaît aussi dans les règles stricte qu’elle s’impose pour garantir la valeur d’usage et la valeur marchande du bien immobilier. Cette forme d’autocontrôle est particulièrement palpable dans les espaces surveillés des « gated community ». Cette forme de quartier résidentiel qui prend son essor aux Etats-Unis dans les années 1990 se définit comme un quartier complètement fermé sur lui même, « sécurisé » par des clôtures, barrières et gardes à l’entrée. Il est impossible d’y rentrer si un des propriétaires n’a pas donné l’autorisation au gardien. La Villa Montmorency, villa « refuge de nombreuses riches personnalités », dans les 16ème arrondissement de Paris est l’archétype des quartiers résidentiels fermés de l’entre soi bourgeois.

Alors que le terme de ghetto est souvent utilisé pour désigner des territoires en déshérence où vivent les populations les plus précaires, nous pouvons voir que les espaces bourgeois sont finalement bien plus homogènes socialement. Dans la même idée, la lutte des classes n’a pas été abandonnée par la bourgeoisie qui n’hésite pas à se mobiliser, et à parler comme un seul homme, pour défendre leurs intérêts. Warren Buffet, milliardaire américain, énonçait avec un cynisme inouï que « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». Il est important que nous agissions pour revendiquer un meilleur partage des richesses. Prenons exemple sur la bourgeoisie, non pas pour leur mode de consommation mortifère, mais sur leur façon de s’organiser pour défendre leurs intérêts de classe.