La politique de la ville, une notion dépolitisée

Pour la petite présentation, la « Politique de la ville » est une notion déjà ancienne qui vise à mettre en place des actions ciblées sur des quartiers précis : ceux qui souffrent des plus importants problèmes sociaux et mêmes architecturaux. Celle-ci a la particularité de faire un consensus politique entre la gauche et à la droite qui l’ont mis en œuvre d’une façon plus ou moins identique depuis le début, au niveau national ou au niveau local.

Or j’ai tendance à me méfier des notions qui font un consensus politique car elles sous-entendent le plus souvent une absence de démocratie réelle. Le consensus politique brouille les antagonismes droite/gauche et contribue à la dépolitisation du discours. Si se désigner comme étant de « gauche » ou de « droite » est souvent critiqué par les médiacrates comme un élément complètement ringard, les référentiels idéologiques contribuent à l’élévation du débat politique car ils « forcent » les citoyens à avoir un avis sur la société qu’ils souhaitent. Mais c’est aussi le développement d’un discours d’impuissance face à la mondialisation libérale des femmes et des hommes politiques au pouvoir depuis plus de 20 ans qui a contribué à dépolitiser le discours. En effet, à quoi bon avoir un projet de société, si celui-ci ne laisse aucune marge de manœuvre.

En ce qui concerne les politiques urbaines, la notion de « politique de la ville » est une notion qui brouille les pistes. Lorsque l’on fait de la politique de la ville, on ne s’attaque pas aux causes réelles des malaises sociaux, on ne lutte pas contre le chômage, on ne lutte pas contre la relégation sociale, tout au plus on met en place des rustines sur un système qui s’essouffle. Il est d’ailleurs très difficile de s’y retrouver au milieu des dispositifs particuliers qui s’entassent au fil des ans. Par ailleurs, nous mettons en place des politiques exclusivement urbaines alors que ce ne sont pas simplement des problèmes urbains mais des problèmes sociaux. Pour le sociologue urbain « critique » Jean-Pierre Garnier cela « revient à confondre problèmes dans la ville et problèmes de la ville ».

Lorsque l’on utilise l’englobant « ville » pour ne pas nommer expressément les « cités » où se concentrent les populations les plus pauvres et les problèmes nous maintenons sous silence les effets du capitalisme car nous le diluons dans un grand tout non uniforme. Parler de la ville apparaît comme un moyen de désigner des problèmes qui ne sont pas forcément liés à celle-ci. Vouloir répondre à des problèmes qui n’ont d’urbain que leur situation géographique par des mesures exclusivement urbaines on n’agit en rien sur les causes de ceux-ci car on ne modifie pas les conditions de vie des populations. De la même manière lorsque l’on « déplace » des familles et des jeunes qui causent des problèmes sur un territoire on ne fait que « diluer » la misère sociale. Cela évite de se questionner sur les ravages du capitalisme tout en ayant l’impression d’agir pour l’intérêt général. La politique de la ville n’est donc aucunement politique car elle enterre la lutte des classes sous le consensus.

Si cette lutte des classes n’est pas reconnue, les pouvoirs publics mettent tout en œuvre pour empêcher son émergence. On va par exemple mettre en place une architecture particulière pour « éviter le crime ». Cela se traduit concrètement par la volonté de faire un espace public contrôlable notamment en supprimant les bancs (l’espace public doit être exclusivement un lieu de circulation et non plus d’arrêt) et les végétations qui pourraient masquer les individus. Le développement croissant de caméras de surveillance relève de cette volonté de contrôle des « classes dangereuses » des espaces publics urbains. C’est une façon « d’urbaniser pour dépolitiser » comme l’a écrit Jean-Pierre Garnier voire « d’Urbaniser la lutte des classes » comme le titre d’un ouvrage libertaire collectif des années 1960.

Enfin si la Politique de la ville prend en compte dans ses actions le développement d’une économie informelle comme conséquence d’une privation d’accès à un mode de vie « normal », les réponses restent encore trop dérisoires. Les quartiers d’habitat social souffrent avant tout de l’absence d’une politique efficace de droit commun qui remettrait en cause la logique de marché qui laisse sur le carreau de plus en plus de femmes et d’hommes. Le rôle des militants politiques de gauche est de redonner confiance aux habitants des cités dans leur rôle de citoyen en détruisant le discours de dépolitisation et de soumissions aux institutions financières et économiques. La réflexion à réaliser pour la mise en place d’une 6ème République ne se fera qu’avec l’ensemble des citoyens, mais en particulier avec ceux qui sont, aujourd’hui, les plus éloignés du processus de décision politique.

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Vers une conception urbaine plus humaine ?

Se questionner sur la forme urbaine peut sembler à première vue une préoccupation de techniciens, ceux-ci bien souvent trop éloignés des réalités concrètes vécues par les habitants des quartiers conçus de toutes pièces. Qui ne s’est jamais dit que telle réalisation architecturale ou urbanistique n’est pas faite pour que des femmes et des hommes puissent y vivre de manière correcte. Si ces réalisations peuvent être réussies sur le plan esthétique elles peuvent en revanche être un cauchemar pour les habitants. L’urbaniste ou l’architecte ne doivent plus se considérer sur un nuage déconnecté de la réalité, où seul importe de pouvoir briller dans l’entre-soi des salons, mais prendre en compte les préoccupations habitantes dans les débats qui concernent la création de la « ville que nous voulons ».

Il faut en effet sortir d’un mode de conception où l’esthétisme a une valeur prépondérante sur tous les autres éléments. Rien ne sert de s’extasier sur des dessins fastueux agrémentés de silhouettes humaines impersonnelles et artificielles, plus proche du cliché de la vie occidentale fantasmée que de l’exactitude de la population locale, si c’est pour créer un territoire anxiogène. Si ces silhouettes ont normalement la mission de rendre l’espace (encore) virtuel plus vivant, l’effet produit est inverse : on sent le quartier habité par des spectres.

Si on cherche à ajouter du vivant à un projet urbanistique ou architectural qui ne l’est pas,  c’est le contraire que le bon sens voudrait que l’on fasse. Nous ne devons pas oublier que les premiers acteurs de la construction d’un quartier sont les habitants et les travailleurs. Ce sont les femmes et les hommes qui, respectant ou non la fonction imaginée par le concepteur d’un espace, qui vont choisir comment celui-ci va leur servir dans la vie quotidienne. A l’inverse une conception plus « sociale » de la ville doit se faire en prenant en compte les modes de vie des populations concernées. De plus, cela permettra, en anticipant les transformations liées aux usages, de concevoir des quartiers et des équipements durables. Comme en science économique, la théorie classique ne fonctionnant pas car basée sur des théories modélisées erronées, la conception urbanistique ne doit pas se faire selon des modélisations simplistes mais en partant de la réalité, du vécu quotidien.

De manière plus concrète cela sous entend que le technicien doit prendre en compte l’histoire d’une ville ou d’un quartier. Les représentations collectives des habitants jouent en effet beaucoup dans le ressenti et dans l’appropriation d’un nouveau projet. L’attachement d’un individu à son quartier, à son immeuble est la résultante d’une construction historique personnelle. Au lieu, et comme c’est encore trop souvent le cas, d’imposer un renouvellement voire une destruction « par la force », il apparaît plutôt nécessaire de coproduire le futur avec les habitants. Par ailleurs, à travers la France, de nombreux exemple de mobilisation d’habitants contre la destruction de leur immeuble, jugé inesthétiques ou sociofuge par les « experts », montre l’attachement de ceux-ci à leur ville et à leur quartier.

Enfin la conception urbaine ne peut se faire que par le biais d’une planification. Comme en matière de transition écologique des activités industrielles et commerciales, créer la ville ne peut se faire que sur un temps long. Planifier permet de dépasser la logique capitaliste de recherche de profitabilité à court terme mais aussi de surmonter l’inconvénient de la brièveté d’un mandat politique. En effet, si la conduite d’un projet urbain doit être impulsée par les élus, ce sont les citoyens qui doivent être les concepteurs réels de celui-ci et finalement avoir le « dernier mot ». Cette manière de planifier en mettant au centre de décision les citoyens désarme l’argument du cumul des mandats dans le temps qui serait nécessaire pour garantir la bonne application du projet. Or cette participation citoyenne demande un développement des instances de démocratie participative à tous les niveaux de décision.

En proposant une 6ème République, le Front de gauche est aujourd’hui la seule force politique à répondre à cet impératif démocratique qui est une solution pour garantir la qualité des projets urbains menés sur les territoires, qualité qui permettra à son niveau d’ajouter une pierre à l’édifice de la lutte contre la ségrégation spatiale et l’exclusion sociale.


Le lieu du ban

La « crise des banlieues » fait l’objet de toutes les attentions (politiques, médiatiques, économiques, sociales … ) depuis quelques dizaines d’années, en maintenant, mais souvent sans remettre en question le processus même de la conception des banlieues. Si nous prenons comme point de départ le point de vue sémantique, la banlieue porte bien son : le lieu du ban, c’est à dire du bannissement. Or ce sens particulier traduit une volonté politique de placer les populations les plus pauvres le plus loin possible des plus riches afin d’éviter le contact avec la ville. En effet, comme il a été vu dans une note de blog précédente, la ville est le lieu d’où part les révoltes et révolutions populaires, il apparaît donc nécessaire pour la bourgeoisie d’éloigner les « classes dangereuses ».

Cette mise à l’écart est un processus ancien car déjà après la révolte des Canuts à Lyon dès 1831 il existe une volonté politique de loger les ouvriers à l’extérieur du tissu urbain, trop dense pour mater convenablement les révoltes. De la même façon, en ce qui concerne la capitale, le célèbre baron Haussmann, en plus de créer de grandes artères dans Paris pour éviter la formation des barricades lors des émeutes, cherchera aussi à éloigner l’habitat des plus pauvres du centre urbain de Paris. Alors que cette dernière s’est construite par annexions successives des faubourgs durant le 19ème siècle, le 20ème siècle va se traduire par un éloignement de plus en plus important des logements d’habitat social.

La réalité d’aujourd’hui est celle d’une relégation spatiale des cités populaires. En effet, les nombreux « grands ensembles » construit après la 2nde Guerre Mondiale pour répondre à une demande très importante de logement (en raison des destructions et des flux d’immigration important pour aider à la reconstruction), sont pour la plupart situés à l’extérieur des villes. Les raisons évoquées étaient avant tout financières car ces derniers ont été construits dans des zones ou le foncier était au prix le plus bas. Les classes populaires ont été invitées à quitter les centre-villes pour des logements dotés du « confort moderne » mais en périphérie, pendant que les classes dominantes, comble du cynisme de classe, en profitaient pour racheter les appartements des centres pour faire de la spéculation. Or aujourd’hui il y a une vrai inégalité spatiale entre les centre-villes qui sont le plus souvent bien desservis par les transports en communs, en équipements en tout genre et en commerce, et les périphéries enclavées par une absence de mobilité, des commerces qui ferment et des équipements inexistants.  Cet enclavement se traduit dans les faits par une plus grande difficulté à « sortir du quartier », qu’elle soit physique (des routes dangereuses à traverser par exemple) ou symbolique (« l’extérieur » peut être perçu comme injuste et discriminatoire).

L’autre élément qui contribue à la mise à l’écart des banlieues populaires est une certaine invisibilité politique. En effet, cette thématique n’est abordée dans les médias que sous l’angle sécuritaire par exemple lorsqu’un fait divers s’est produit. C’est un constat bien connu mais il est sans cesse repris par des politiques, le plus souvent de droite mais pas que (les sorties médiatiques de Manuel Valls, député-maire d’Evry, sur le thème sont nombreuses). Or la désaffection des cités pour la participation politique (et notamment chez les jeunes), visible par un taux d’abstention de plus en plus important, implique que l’on modifie les systèmes de représentations. En proposant par exemple une 6ème République, le Front de Gauche propose de changer les façons de faire de la politique. En effet, en mettant en place des instances de décisions et de consultations à des échelles différentes et complémentaires, les populations locales seraient plus enclines à participer car titulaires d’une expertise précise : celle de l’habitant(e), du travailleur(se), de l’usager(e) d’un service public … De plus, la mise en place de scrutins proportionnels doit favoriser la diversité sociale des élus au détriment des barons locaux.

Alors que la droite s’acharne à ne pas vouloir reconnaître le droit de vote des étrangers vivant sur le territoire français, le décloisonnement politique des banlieues populaires doit passer par une reconnaissance sans faille d’une citoyenneté française à tout ceux qui habitent le territoire et qui le font vivre. Cela doit être un des enjeux de la Révolution citoyenne.