Détroit incarne l’impasse du libéralisme urbain


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Si la situation « critique » de la ville de Détroit, située dans l’Etat du Michigan aux Etats-Unis, a fait l’objet cet été d’un traitement médiatique particulier lorsque, le 18 juillet 2013, elle a demandé à être placée « en faillite », ses causes sont à chercher beaucoup plus loin qu’une simple mauvaise gestion conjoncturelle de ses finances. En effet, Détroit est victime d’une crise long terme qui commence à partir des années 1950. La hausse de la productivité dans l’industrie manufacturière, liée à des améliorations techniques, et à une plus grande robotisation du processus de production, notamment dans les usines automobiles, conduisent à une baisse des besoins de main d’œuvre et donc, à une hausse du chômage. Celle-ci est encore renforcée par l’initiation d’un mouvement de délocalisation vers des états où les employés sont plus corvéables, car moins organisés que ceux de Détroit (qui est un des berceaux du syndicalisme étatsunien), vers les territoires où le rapport de force est plus favorable au patronat. La « Manufacturing-Belt » du Nord-Est des Etats-Unis devient petit à petit la « Rust-Belt ».

La crise de 2008, avec les faillites de General Motor et de Chrysler, derniers principaux employeurs, va faire exploser le chômage et porter un coup de grâce à une région sinistrée. Bien qu’il soit difficile de connaître précisément, pour certains observateur-trice-s, le taux de chômage atteint la barre des 50 % de la population active. En parallèle la ville va connaître un exode massif de sa population et de ses travailleur-se-s, attiré-e-s par des perspectives qui, ailleurs, ont toujours l’air plus réjouissantes. Ce déclin démographique est marqué par une division par deux de la population totale entre les années 1960 et 2000, avec une accélération du phénomène à partir de la crise de 2008. Ces migrations sont de deux ordres. Les premières concernent les déplacements de population vers les autres états du pays, moins touchées par le chômage de masse. Les deuxièmes s’orientent vers les banlieues périurbaines. Mais toutes deux contribuent cependant à creuser les inégalités socio-spatiales et les comportements de ségrégations. Les riches s’éloignent des centres-villes et se renferment dans des espaces protégés, tandis que les pauvres  se retrouvent entres eux dans les territoires abandonnés des pouvoirs publics. La « shrinking city » (ville qui coule) fait face à « l’urban sprawling » (étalement urbain).

Détroit devient une ville en ruine qui n’attire plus que curieux, journalistes, reporters, photographes et artistes. La crise des « subprimes » a été fatale à la ville et à nombre de ses habitant-e-s. La chute de la valeur immobilière de leurs logements, achetés avec des crédits à taux variables, a jetée des centaines de milliers de familles dans la pauvreté. Celles-ci ne pouvant plus rembourser leurs crédits et essayant de revendre, le plus souvent sans y arriver, leurs maisons qui ne valent plus grand chose. De nombreuses maisons se retrouvent donc abandonnées faute de trouver acquéreurs, et des chantiers sont stoppés et laissés en l’état.

Les conséquences sociales sont désastreuses. Le système libéral de mise en concurrence des villes et des territoires est responsable de cette situation, tandis que l’absence de dispositifs de péréquations entre les villes les plus riches et les plus pauvres n’a pas permis d’amortir les effets de la crise. L’effet est donc mathématique et direct : le départ ou la faillite des entreprises entrainent une baisse des ressources fiscales, cette dernière entrainant inéluctablement une réduction de l’offre de services publics et donc un creusement des inégalités. Ces dernières ayant été intensifiées par une politique d’austérité budgétaire, dont l’objectif affiché était de limiter l’endettement, mais qui, comme partout, produit l’effet inverse.

La croyance dans les mythes du capitalisme a plongé Détroit dans une situation invivable : l’ultra-spécialisation a empêché les reconversions de l’économie, les appétits sans limite des banques et des financiers, aidés par des représentants politiques véreux, ont entrainé la ruine des ménages, l’absence de politique de répartition des richesses a fait sombrer la population dans la pauvreté et détruit le lien social. Cette politique voulue et menée par une armée de spécialistes a finalement aggravé les conséquences d’une cause qu’elle disait combattre. Détroit rend donc visible, sur un territoire, les méfaits du capitalisme, et particulièrement de l’ultra-libéralisme, sur l’humain.

Cependant, il persiste des raisons d’espérer. Flaminia Paddeu, doctorante en géographie a observé à Détroit, dans ce contexte de crise, un développement de pratiques alternatives solidaires. Pour ne plus faire le choix entre se chauffeur, remplir le réservoir d’essence de la voiture et manger, des habitant-e-s ont décidés de s’associer afin de créer des jardins communautaires et des soupes populaires. Celles-ci s’accompagnent souvent de pratiques « illégales » de réappropriation de lieux abandonnés (et ils sont nombreux). Se développent également des échanges non monétaires, des pratiques de réutilisation de friches pour faire naitre et développer du lien social à partir de projets artistiques ou culturels, etc. Les habitant-e-s de certains quartiers s’entraident également pour organiser le démantèlement des maisons délabrées et la réparation de ce qui peut l’être. Ils favorisent le recyclage de matériaux et cherchent à maintenir une régulation sociale par l’organisation collective de la sécurité, particulièrement nécessaire lorsque des individus essayent de mettre en place des trafics divers sur ces territoires.

Dans l’exemple de Détroit le dépassement du modèle libéral/capitaliste, de son idéologie, de ses pratiques, n’est pas né d’une prise de conscience collective mais d’une forte dégradation d’une situation matérielle. N’attendons pas la catastrophe pour proposer de nouveaux modèles urbains. Un programme politique municipal de lutte contre l’austérité et la finance doit s’inspirer de ces pratiques concrètes construites par les habitant-e-s. Notre rôle politique, en tant que « promoteur » d’une Révolution citoyenne, est donc d’abord de convaincre, pour ensuite proposer et impulser des pratiques locales alternatives et solidaires.


2 commentaires on “Détroit incarne l’impasse du libéralisme urbain”

  1. Simon dit :

    Très intéressant. Mais vu le phénomène de désertification sur ce territoire, je ne vois pas en quoi la ville de Detroit est concernée par le phénomène d’étalement urbain.


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