Les espaces de la bourgeoisie


Cet article est beaucoup inspiré des ouvrages des sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot qui font depuis des années des travaux capitaux pour comprendre les modes de vie de la bourgeoisie. Leurs ouvrages sont de véritables outils militants d’éducation populaire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je vous conseille bien évidemment de faire de même.

Après avoir décrit, dans une précédente note de blog (https://emancipationurbaine.wordpress.com/2011/12/10/le-lieu-du-ban/), le processus qui a amené les banlieues populaires à devenir des lieux de ségrégation et de bannissement pour les plus pauvres, nous allons voir qu’en ce qui concerne les plus riches, ces derniers ont une manière particulière d’occuper l’espace. La manière d’habiter un lieu n’est pas neutre politiquement, l’aménagement spatial est une « projection au sol des rapports sociaux », c’est à dire que l’endroit où l’on habite traduit d’une manière la position sociale que l’on occupe dans la société.

Alors que les plus pauvres sont rejetés de plus en plus loin du cœur historique, les plus riches profitent des opérations de renouvellement urbain des centres villes. Ce processus de « gentrification » entraine une augmentation très forte des prix de l’immobilier dans ces zones, augmentation qui rend impossible l’installation d’individus issus des classes populaires de plus en plus précarisées. Ces inégalités spatiales ne sont pas le fruit du hasard mais de raisons politiques : une recherche de ségrégation volontaire de la part de la bourgeoisie.

La recherche permanente de l’entre soi doit être une garantie, pour l’oligarchie dominante, de perpétuer sa domination par la reproduction sociale. En effet, pouvoir choisir sa ville ou son quartier d’habitation (luxe que de moins en moins d’individus peuvent s’offrir) permet de choisir ses voisins et les fréquentations de ses enfants. Derrière l’idée de préserver son « milieu de vie », il y a la volonté de sélectionner son environnement social. Sélection qui est faite par le niveau des revenus qui sont nécessaires pour accéder au logement.

Cette proximité des bourgeois avec leurs semblables permet de « mobiliser les réseaux » et créer ainsi une véritable solidarité de classe. Cette solidarité est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de se mobiliser contre des projets qui mettent en danger, directement ou indirectement, leurs intérêts. Le plus caricatural est la mobilisation contre la construction de logements sociaux à proximité des foyers de l’oligarchie. Quand la bourgeoisie s’organise dans une lutte sociale c’est pour empêcher la construction de logement HLM à proximité. Et pour éviter d’avoir à respecter l’article 55 de la loi SRU (article qui rend obligatoire la construction de 20% de logements sociaux) l’oligarchie fait preuve de nombreux stratagèmes : si certaines communes, comme Neuilly sur Seine préfèrent payer des (trop faible) amendes, d’autres profitent d’avoir comme voisine des communes populaires avec un taux de logement social dépassant fréquemment 50% pour s’abstenir de leurs obligations. Les amendes apparaissent comme le prix à payer pour se protéger de la proximité des plus pauvres.

La solidarité bourgeoise apparaît aussi dans les règles stricte qu’elle s’impose pour garantir la valeur d’usage et la valeur marchande du bien immobilier. Cette forme d’autocontrôle est particulièrement palpable dans les espaces surveillés des « gated community ». Cette forme de quartier résidentiel qui prend son essor aux Etats-Unis dans les années 1990 se définit comme un quartier complètement fermé sur lui même, « sécurisé » par des clôtures, barrières et gardes à l’entrée. Il est impossible d’y rentrer si un des propriétaires n’a pas donné l’autorisation au gardien. La Villa Montmorency, villa « refuge de nombreuses riches personnalités », dans les 16ème arrondissement de Paris est l’archétype des quartiers résidentiels fermés de l’entre soi bourgeois.

Alors que le terme de ghetto est souvent utilisé pour désigner des territoires en déshérence où vivent les populations les plus précaires, nous pouvons voir que les espaces bourgeois sont finalement bien plus homogènes socialement. Dans la même idée, la lutte des classes n’a pas été abandonnée par la bourgeoisie qui n’hésite pas à se mobiliser, et à parler comme un seul homme, pour défendre leurs intérêts. Warren Buffet, milliardaire américain, énonçait avec un cynisme inouï que « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». Il est important que nous agissions pour revendiquer un meilleur partage des richesses. Prenons exemple sur la bourgeoisie, non pas pour leur mode de consommation mortifère, mais sur leur façon de s’organiser pour défendre leurs intérêts de classe.

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