Usines, mémoire ouvrière et renouvellement urbain


Alors que la catégorie des ouvriers représente encore 21,5% de l’ensemble de la population active en 2009 (dont 33,7% des hommes), nous ne pouvons pas nier le constat d’une désindustrialisation du territoire, celui-ci étant concurrencé par les pays où la main d’œuvre non qualifiée est « moins chère ». Cette désindustrialisation entraîne une disparition progressive des usines à la fois physique : les fermetures sont nombreuses, mais aussi symbolique : l’ancien symbole du monde du travail qu’était l’usine laisse peu à peu sa place au « bureau ». C’est en effet ce dernier qui va aujourd’hui prendre la place de l’usine dans l’imaginaire collectif pour représenter le monde du travail. Les raisons qui peuvent expliquer cela sont l’augmentation vertigineuse du nombre d’employés par rapport au nombre total d’actifs mais aussi par le développement des « technologies de l’information et de la communication » qui bouleversent en profondeur les façons de travailler et de se représenter le travail.

La ville telle que nous la connaissons aujourd’hui est un produit de la Révolution industrielle du 19ème siècle. Ce sont les rapports de production qui structurent sa conception spatiale et les usines ont joué un rôle prépondérant dans cette urbanisation. Le développement des manufactures a attiré de plus en plus d’individus qui s’en allaient quitter la campagne afin, comme ils l’imaginaient, de trouver une vie plus agréable en ville. La faiblesse des moyens de transport, individuels ou collectifs, de ce siècle ont forcé l’urbanisation à proximité des lieux de travail. A cette époque l’usine est donc le centre névralgique populaire des villes. Le familistère mis en place par Jean-Baptiste Godin ou les corons dans le Nord de la France sont l’archétype de cette urbanisation qui se réalise autour du lieu de travail. L’usine, car elle marque un élément fondamental de notre histoire, est un « monument historique » au même titre qu’une vielle bâtisse de la Renaissance et mérite à son égard autant de volonté de préservation. C’est un témoignage du passé industriel et ouvrier.

Mais en plus d’avoir structuré l’urbanisation, les usines sont de véritables symboles de la mémoire ouvrière. Même si certain observateurs, décrivent, et selon un point de vue discutable, l’affaiblissement des antagonismes de classes, il est nécessaire d’affirmer la centralité de l’usine dans les luttes sociales. Si elle peut apparaître encore aujourd’hui comme un lieu de socialisation très fort, elles ont été pendant longtemps et jusqu’à une période assez récente, un lieu de solidarité où les ouvriers construisaient une véritable conscience de classe et de lutte collective. Les partis politiques (et en particulier le Parti communiste) et les syndicats étaient les pièces maîtresses de cette éducation populaire. Ce savoir permettait d’avoir un certain avantage dans les rapports de force sociaux.

Or aujourd’hui la grande majorité des opérations de « renouvellement urbain » oublient de prendre en compte ce passé. Les exemples de ville proche de chez moi gérée par des municipalités de droite qui sont Mennecy et Corbeil-Essonnes en sont des révélateurs. Dans les deux cas les anciennes usines sont détruites pour laisser place à des quartiers nouveaux dont les cibles principales sont des populations aisées, en raison de la centralité spatiale décrite plus haut des « ex-usines ». Il est aisé de faire le parallèle avec les opérations de « gentrification », de « nettoyage » des quartiers que le directeur du journal Fakir, François Ruffin, décrit particulière bien pour le cas Marseille (http://www.monde-diplomatique.fr/2007/01/RUFFIN/14323). Lors de ces opérations, les plus pauvres sont exclus des centre-villes et la mémoire de leur présence est effacée, jugée honteuse pour la classe dominante. Comble du cynisme bourgeois lorsque dans certain cas des « éco-quartiers » réservés aux riches sont construits en lieu et place des souvenirs populaires.

Mais cette constatation en matière d’urbanisme n’est que le reflet d’un système global de représentation qui exclu les classes populaires de tous les domaines représentatifs. Les ouvrier(e)s et employé(e)s sont par exemple quasiment invisible à la télévision et dans les médias en général où seule la culture bourgeoise dominante est admise.

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2 commentaires on “Usines, mémoire ouvrière et renouvellement urbain”

  1. Julien dit :

    Ta réflexion sur la place de cette mémoire ouvrière est intéressante. On peut citer d’autres opérations de nouveaux quartiers, sur des sites d’anciennes usines ou fabriques, à Brétigny, Ris, comme quoi il n’y a pas que des communes gérées par la droite.

    Mis à part ça, et le fait que je partage ton constat sur le passé ouvrier qui à certains endroits marque clairement l’identité de villes, et l’exemple le plus concert est celui de Corbeil-Essonnes, avec les Moulins, la Papeterie, l’imprimerie (dont on parle en ce moment), le site Decauville, etc… je ne pense pas qu’il existe de généralités à ce sujet. Le fait que nous soyons à la base en grande couronne, ce qui renvoie la ville de Corbeil-Essonnes comme ancienne capitale de province, ne fait pas oublier que dans beaucoup d’endroits, la ville s’est bâtie sur d’anciennes terres agricoles, et les éventuels lieux de mémoire sont plus rares.

    Je ne dis pas que le rôle social que tu prêtes à l’usine est voué à disparaître, mais de manière générale ces nouvelles centralités sont à repenser, voire à penser tout court. La tertiarisation du monde du travail ne marque pas la fin de l’industrie, mais celle-ci évolue, et maintenant c’est elle qui s’éloigne des villes. Avec ce regroupement dans des zones d’activités, zones industrielles. On retrouve alors dans les villes et leur coeur des bureaux, et la symbolique de l’employé. La question est peut-être alors de penser à réinvestir autrement ces lieux ! Et la dessus, des choses sont à regarder sur l’expérience de la Ville Nouvelle.

  2. C’est vrai que je n’ai pas pensé à l’ex usine Clause de Bretigny. Corbeil j’y passe tous les jours en train, j’ai vu le processus en intégralité.
    J’aime cette idée de repenser de nouvelles centralités, de réinvestir les lieux comme tu dis. Je pense par ailleurs que nous n’en n’aurons pas le choix dans le contexte d’épuisement des énergies carbonées et de la protection environnementale en général. C’est stimulant mais ça demande presque d’aller en contre sens de l’idéologie dominante qui nous vend l’accession à la propriété périphérique (genre Borloo et maison à 100000€).
    En revanche je ne suis pas d’accord avec toi sur la fin de l’industrie. On consomme toujours autant de produits manufacturés, c’est juste une question de lieu de fabrication (avec tout ce que ça sous-entends : conditions sociales plus favorables aux travailleurs, proximité écologique…).
    Merci d’être passé en tout cas, ça me fait plaisir !


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